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5-3 L'encodage d'un texte de loi - M-Lex
Dans la littérature sur les systèmes experts, le but d'un système est avant tout de nature pratique. Il s'agit en fait d'assister un décideur en mettant à sa disposition les connaissances dont il a besoin pour résoudre certains cas difficiles. Un modéliseur s'intéresse aussi à ce genre de performance, mais pour lui un système doit d'abord systématiser un ensemble de connaissances, voire même représenter une théorie. La construction d'un système doit tenir compte de buts scientifiques qui vont au-delà de la performance. Donc, avant de construire un système, il faut savoir à quoi il servira.
En ce qui concerne la LAIE, il faut se demander, par exemple, si le but est la simulation d'un décideur particulier, s'il faut modéliser une politique générale d'application d'une loi ou encore une combinaison des deux comme nous le faisons dans le système P-Lex décrit dans la section 5-4 "La dimension politique dans l'application d'une loi" [p. 207]. En ce qui concerne le système M-Lex, notre but est assez simple: nous postulons qu'il est possible de modéliser un "décideur-type" qui adopte l'interprétation standard (préconisée par le gouvernement central) de la législation. Nous ne prétendons pas non plus modéliser la façon dont les décideurs raisonnent normalement. Il est probable que le mécanisme le plus fréquemment utilisé dans ce genre de décision juridique est le raisonnement par cas (anglais: "case based reasoning"). Les décideurs utilisent des prototypes pour résoudre des cas simples comme l'acquisition d'un appartement de vacances. Pour des cas plus difficiles, ils consultent des cas similaires dans la jurisprudence et les adaptent au cas particulier. Leurs conclusions sont normalement vérifiées en consultant les textes de la loi. Toutefois, sur demande, ces décideurs seraient capables de fournir un raisonnement juridique. Il se trouve par ailleurs partiellement dans le texte justifiant la décision. M-Lex ne modélise donc pas un processus cognitif, mais des décisions que le décideur peut justifier "post hoc" en utilisant un raisonnement plus analytique, voisin de celui employé par le système.
Pour construire M-Lex, nous avons tenté de traduire un texte juridique en un système de type "Mycin". La Lex Friederich est écrite dans un style moderne utilisant un langage relativement clair et simple. Toutefois, la traduction ne fut pas aussi simple que nous nous l'étions imaginée. La structure du texte n'inclut pas son mode d'emploi. Celui-ci réside à la fois dans le savoir-faire des juristes et dans la sémantique du langage juridique. Il faut par exemple encoder un certain nombre de paramètres qui structurent le processus d'inférence. Citons un exemple: dans cette loi, il y a des exceptions à certains articles, mais nulle part il n'est dit explicitement qu'il faut vérifier (pour chaque paragraphe) qu'il n'existe pas d'exceptions. En généralisant, on peut constater que les lois ne sont pas rédigées avec l'idée d'un arbre de décision dans la tête et c'est au modéliseur de le fournir. Il va de soi qu'on peut construire des arbres très différents pour un même texte et qui aboutissent malgré tout au même résultat. On peut faire la distinction entre les connaissances statiques (la législation, la jurisprudence, les commentaires dans les revues spécialisées, les conseils donnés par des spécialistes, etc) et les connaissances dynamiques qui permettent d'exploiter les connaissances statiques pour résoudre des cas. Ces dernières doivent être reconstituées par le modéliseur.
Il existe des questions d'efficacité et de facilité d'usage. L'efficacité aujourd'hui pour ce genre de système ne pose plus un problème important, mais c'était le cas quand nous avons construit M-Lex. Toutefois, comme principe général , nous avons toujours préféré la clarté à l'efficacité, car le modèle en soi est un document scientifique. On doit pouvoir lire les paramètres et les règles du système en cas de nécessité. Quant à l'efficacité du cheminement du raisonnement qui est perçu par l'utilisateur, on touche à une problématique plus délicate. Faut-il, par exemple, identifier dès le départ d'une séance la grande masse des cas standard avec quelques questions bien ciblées et ainsi arriver rapidement aux conclusions? Ou faut-il faire subir à l'utilisateur toutes les questions "suggérées" par une approche analytique et "top-down" de la lecture de la loi? Tout dépend de nouveau du but du système.
La source principale de connaissance utilisée pour la modélisation de M-Lex était la loi et sa perception dans Delley et al. (82). Une autre aide importante pour la modélisation étaient les décisions (écrites) par les instances de décision. Pour déterminer des arbres de raisonnement, nous avons tenté de procéder à des expériences "think aloud" avec des collègues juristes qui résolvent un cas à haute voix. Leur utilité était limitée, car ils avaient beaucoup de difficulté à expliciter à haute voix les étapes d'un raisonnement qu'ils ne considèrent pas comme important ou qu'ils ne font pas de façon très consciente. Toutefois, il était intéressant de constater qu'il existait de grandes différences en fonction de leur connaissance de la loi. On a aussi pu constater que des stratégies très différentes étaient utilisées dans des sections différentes de la loi. Face à ces variations, nous avons finalement décidé de faire ce travail d'encodage du savoir-faire sur une base ad-hoc. Voici un résumé de la procédure que nous avons employée:
Finalement, le système a fonctionné à notre satisfaction par rapport aux buts que nous nous sommes fixés. Toutefois, la traduction du langage juridique en langage "Mycin" n'a pas toujours été simple et parfois l'esthétique en a souffert. Voilà quelques remarques et quelques modifications que nous avons apportées à la coquille d'origine pour l'adapter aux spécificités du raisonnement juridique:
. Une qui sert au processus d'inférence ("search") et l'autre qui fait référence directe à la loi et sert à imprimer le résultat d'une consultation. En séparant l'analyse et la présentation du résultat, on ne s'éloigne peut-être même pas beaucoup de la réalité. Un juriste peut en effet automatiquement faire ces découpages heuristiques et il note également les résultats de son raisonnement sous forme présentable.
Il existe d'autres difficultés que nous pourrions mentionner et certaines apparaîtront sans doute dans le contexte d'autres modélisations. Toutefois, nous pensons avoir mis en évidence les plus importantes.
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