Dans le Cours de Linguistique Générale, la question principale que se pose Saussure est centrée sur l'objet de la linguistique. Sa définition de la langue est avant tout une approche qui tente de répondre à cette question fondamentale qui n'a, semble-t-il, toujours pas trouvé de réponse unique et stable aujourd'hui.
Par ailleurs, il envisage la linguistique parmi un ensemble de sciences existantes ou en devenir. C'est ainsi qu'il tisse des relations entre linguistique, sémiologie et psychologie. Dans une note du CLG (Fehr, 1995), Saussure défend la prise en charge de la linguistique par la psychologie à condition que cette dernière s'aperçoive que " la langue n'est pas seulement une de ces branches, mais l'ABC de sa propre activité ". Si aujourd'hui cette position paraît peu envisageable au vue des différents développements de la psychologie scientifique, elle est en partie démontrée par la théorie saussurienne que nous allons tenter d'exposer ici en répondant à la question du rôle de la langue vis-à-vis de la pensée.
Au début du siècle, en psychologie, la pensée était, pour ainsi dire, réduite à l'intelligence verbale et cette dernière était opposée à l'intelligence pratique. Saussure a voulu montrer que cette pensée était moins la faculté de produire du langage que le produit d'une organisation par la langue. La théorie qu'il propose peut être résumée par le fait que la langue donne forme à la pensée, autrement dit que le fonctionnement de la langue est constitutif de la pensée telle que nous la percevons. Bien que laissant dans l'ombre un bon nombre de questions que nous nous poserons à la fin de ce travail, la théorie saussurienne a le mérite de renverser des valeurs qu'on pensait acquises. Et si l'on en juge par le nombre important de productions textuelles commentant et analysant les idées exposées dans ce cours, cette théorie n'a cessé de faire réfléchir linguistes, psychologues et sémioticiens.
Dans la première partie du texte, nous nous efforcerons de définir l'objet de la linguistique selon Saussure à travers sa conception de la langue. Dans la deuxième partie, nous tenterons de répondre à la question qui nous a été posée, à savoir : quel est le rôle de la langue vis-à-vis de la pensée, en traitant plus précisément du fonctionnement de la langue. Enfin, dans une troisième partie, nous poserons des questions auxquelles la théorie de Saussure ne permet malheureusement pas de répondre, comme la question de l'ontogenèse du langage, la question de la diversité de pensée et la question du rôle joué par d'autres systèmes de représentation sémiotiques.
Avant de commencer le déroulement qui vient d'être présenté, une question nous est apparue d'emblée : elle concerne le sens du mot " pensée ". Saussure, à juste titre, a présenté trois catégories de termes. Les deux premières catégories sont celles des termes " vrais " et des termes " faux ", elles ne nous intéressent pas directement ici. La troisième de ces catégories est celle " des termes justes et qu'on sent justes, sans qu'on ait jamais pu dire exactement leur portée et leur contenu, ni décider qu'elle idée ils recouvrent " (Normand, 1995). Le terme " pensée " semble malheureusement bien faire partie de cette catégorie. Saussure ne définit pas directement ni clairement le terme de " pensée " dans son cours. Cette définition est produite implicitement par l'explication du fonctionnement de la langue.
Nous avons donc cherché dans les théories récentes, une vision des choses qui pouvait nous aider dans notre compréhension de la signification du terme " pensée " et qui répondait davantage à notre intuition personnelle. La théorie que nous avons sélectionnée date d'une dizaine d'années ; elle est présentée très brièvement ici parce qu'elle nous a permis de comprendre un certain nombre d'éléments du CLG par le jeu des oppositions de signification. De plus, son auteur a abordé les problèmes liés à l'esprit par le biais de la biologie. Il adopte ainsi une position moniste, telle que nous en avons rencontré dans ce cours.
Selon Edelman, prix Nobel de médecine, neurobiologiste et auteur du livre intitulé Une biologie de la conscience, la pensée est distincte de la conscience. Edelman distingue deux niveaux de conscience, la conscience primaire où l'état permettant de se rendre compte de la présence des choses dans le monde au présent et la conscience d'ordre supérieur qui fait appel à la reconnaissance par un sujet pensant de ses propres actes et affects. Cette dernière incarne un modèle personnel, un modèle du passé, du futur aussi bien que du présent. La pensée, quant à elle, comporte " un certain nombre de composants supplémentairement acquis - un complexe d'images, d'intentions, de suppositions et de raisonnements logiques - et elle constitue donc un mélange de différents niveaux d'activité mentale. Sous ses formes les plus élevées et les plus abstraites, il s'agit d'une compétence qui dépend des capacités symboliques de l'individu. A l'exception des capacités spatiales dont fait preuve la pensée de certains artistes plastiques et des activités tonales et rythmiques qui accompagnent la pensée musicale, les activités supérieures de la pensée dépendent fortement à la fois du langage et de la logique, d'un dialogue interne entre celui qui pense et un autre interlocuteur dont le penseur peut d'ailleurs ne pas être conscient ". Edelman dit encore que " la pensée est une compétence que l'on construit à partir de l'expérience vécue, en entre-tissant les niveaux et les canaux parallèles de la vie perceptive et conceptuelle. Au bout du compte, il s'agit d'une compétence soumise aux contraintes des valeurs sociales et culturelles. L'acquisition de cette compétence exige plus que l'expérience des choses ; elle exige des interactions sociales, affectives et linguistiques (ch. 17).
Ce que nous apprend cette théorie, c'est que, d'une part, il peut exister plusieurs formes de pensée et que, d'autre part, si le langage joue un rôle très important vis-à-vis de la pensée, d'autres éléments entrent en ligne de compte comme l'expérience, les interactions sociales et affectives, ainsi que les capacités spatiales, etc.
Encore une fois, nous ne chercherons pas à valider une
théorie plus qu'une autre. Celle-ci représente un
point de départ qui correspond à notre perception
aujourd'hui et qui nous permettra de mieux cerner la théorie
saussurienne. Il semble que la notion de " pensée "
à laquelle Saussure se réfère dans son cours
soit assez différente de celle qui vient d'être présentée
ici et nous allons essayer de comprendre plus précisément
ce qu'elle représente.
La tâche à laquelle s'est attelé Ferdinand
de Saussure est de définir un objet " intégral
et concret " (p.23) de la linguistique. Le langage ayant
un côté individuel et un côté social,
il ne saurait être cet objet. Seule la langue,
prise comme " norme de toutes les autres manifestations
du langage " semble répondre aux caractéristiques
de l'objet recherché.
Saussure définit la langue comme "un système
de signes exprimant des idées et par là, comparable
à l'écriture, à l'alphabet des sourds-muets,
[...]etc. Elle est seulement le plus important de ces systèmes"
(p.33). L'auteur établit donc une relation entre différents
systèmes sémiotiques, dont la langue. La linguistique
pourrait ainsi constituer une partie de la sémiologie :
science qui étudie la vie des signes au sein de la vie
sociale. La sémiologie, à son tour, " formerait
une partie de la psychologie sociale, et par conséquent
de la psychologie générale " (p.33). Pour
Saussure, " la tâche du linguiste est de définir
ce qui fait de la langue un système spécial dans
l'ensemble des faits sémiologiques " (ibid.)
Saussure compare la langue à une symphonie dont la " réalité
est indépendante de la manière dont on l'exécute ;
les fautes que peuvent commettre les musiciens qui la jouent ne
compromettent nullement cette réalité "
(p.36) Cette métaphore nous permet de bien comprendre ce
qui constitue un système de signe et l'indépendance
de celui-ci vis-à-vis de l'utilisation qui en est faite.
La linguistique étudie donc les signes dont la langue est
composée, ainsi que leurs rapports (p.144).
Selon Saussure, ces signes constituent des objets réels
" qui ont leur siège dans le cerveau "
(p.32), il ne s'agit pas d'objets abstraits mais bien concrets.
Néanmoins, une autre caractéristique de la langue
est de ne pas se présenter comme " un ensemble
de signes délimités d'avance, dont il suffirait
d'étudier les significations et l'agencement ".
(p.146). Il ajoute clairement : " c'est un masse
indistincte où l'attention et l'habitude peuvent seules
nous faire trouver des éléments particuliers ".
La définition de l'unité linguistique que Saussure
nous donne est la suivante : " une tranche de sonorité
qui est, à l'exclusion de ce qui précède
et de ce qui suit dans la chaîne parlée, le signifiant
d'un certain concept ". Cette définition de l'unité
ne nous permet pas précisément d'identifier un objet
concret. Saussure réfute l'idée selon laquelle le
mot serait la matérialité de cette unité.
L'un des arguments qu'il emploie concerne la complexité
du mot dans laquelle on distingue des sous-unités. De la
même façon, certaines unités seraient composées
de plusieurs mots. La phrase ne saurait, par ailleurs, constituer
cette unité car, d'une part elle n'appartient pas à la langue
(nous reviendrons sur ce point ultérieurement) et d'autre
part, l'immense diversité des phrases nous empêche
de les considérer comme des unités proprement dites.
Le débat sur la nature de l'unité linguistique n'est
manifestement pas clos. Celle-ci peut-elle avoir une matérialité
fixe (phonème, mot ou phrase) au risque de ne pas être
cohérente, ou doit-elle, au contraire être plus labile
au risque de ne pas pouvoir être identifiée en toute
objectivité ? Nous poursuivrons cette réflexion
dans la seconde partie de ce texte sous Unité et valeurs
linguistiques.
Pour Saussure, la langue est la partie sociale du langage. Ce
dernier aurait donc un " côté individuel
et un côté social " (p.24). Le côté
individuel du langage serait représenté par la parole.
La parole précéderait la langue et permettrait son
établissement. En retour, la langue serait nécessaire
pour que la parole soit intelligible et produise tous ses effets.
(p.37). De plus, la parole permettrait l'évolution de la
langue.
Saussure considère que " la langue existe dans
la collectivité sous la forme d'une somme d'empreintes
déposées dans chaque cerveau, à peu près
comme un dictionnaire dont tous les exemplaires, identiques, seraient
répartis entre les individus " (p.38). La langue
est donc un produit social issu de la faculté de langage
exercée par une communauté humaine, d'une part et
il s'agit " d'un ensemble de conventions nécessaires,
adoptées par le corps social pour permettre l'exercice
de cette faculté chez les individus" (p.25), d'autre
part.
Saussure distingue encore la langue de la parole en considérant
que la première "n'est pas une fonction du sujet parlant,
elle est le produit que l'individu enregistre passivement ".
Quant à la seconde, elle " est au contraire un
acte individuel de volonté et d'intelligence, dans lequel
il convient de distinguer les combinaisons par lesquelles le sujet
parlant utilise le code de la langue en vue d'exprimer sa pensée
personnelle et le mécanisme psycho-physique qui lui permet
d'extérioriser ces combinaisons." (p.30).
Cette approche consistant à écarter le sujet parlant
pour délimiter un objet scientifique valable constitue
un problème important pour l'ensemble du CLG. Quel que soit le point de vue adopté,
le sujet parlant intervient toujours à un niveau ou à
un autre. Si la langue est, à la fois, ce qui permet l'exercice
de la parole et subordonnée à l'existence de cette
dernière, on retrouve toujours le sujet parlant au coeur
des mécanismes linguistiques. Et nous le verrons plus loin,
lorsque Saussure parle d'esprit, de pensée, etc., c'est
bien à ce sujet qu'il fait implicitement référence.
Comme le mentionne Johannes Fehr dans son article " Le
mécanisme de la langue " entre linguistique et
psychologie, on ne compte plus les occurrences des termes
comme " psychique ", " psychologique",
etc. dans le CLG. Fehr ajoute, et nous ne pouvons que lui accorder
notre crédit, que ces renvois à la psychologie " sont
souvent contradictoires ou même déroutants "
(Fehr, 1995).
La langue est encore présentée comme ayant une " vie ",
terme qu'il convient de bien circonscrire car il ne correspond
pas aux sens qui lui sont couramment attribués. Lorsque
Saussure parle de la vie de la langue, il n'assimile pas cette
dernière à un organisme vivant car celle-ci ne naît
ni ne meurt, mais elle est en mouvement constant, elle évolue
" sous l'influence de tous les agents qui peuvent atteindre
soit les sons soit les sens " (p.111). Ainsi, la vie
de la langue s'inscrit-elle dans l'histoire.
Dans son article sur la vie sémiologique de la langue,
Johannes Fehr nous rappelle que la langue n'existe en tant que
telle que dans la mesure où elle circule. Le signe linguistique
est de par sa nature destiné à être transmis
(Fehr, 1995). Cette caractéristique du signe implique que
" l'identité d'un symbole ne peut jamais être
fixée depuis l'instant où il est symbole, c'est-à-dire
versé dans la masse sociale qui en fixe à chaque
instant la valeur." (Fehr, 1995).
Dans son livre Théories du langage : une introduction
critique, Jean-Paul Bronckart, nous rappelle que " les
changements consistent en une répartition nouvelle des
unités ; ce ne sont pas les sons qui se modifient,
mais les réseaux d'analogies et d'opposition qui font d'un
son une unité significative, qui sont déplacés "
(Bronckart, 1977).
Nous n'irons pas plus loin dans l'analyse de la vie de la langue
car celle-ci concerne un aspect de la linguistique, la linguistique
diachronique, qui ne nous intéresse pas directement dans le cadre de ce travail.
Nous allons maintenant aborder la question du rôle de la langue vis-à-vis de la pensée dans le détail.
Nous avons donc vu que la langue était un système
de signes mais, par ailleurs, qu'il était particulièrement
difficile d'identifier une unité linguistique. La langue
est également un produit social issu de la parole et un
ensemble de conventions permettant l'exercice de cette dernière.
De plus, la langue est soumise à une évolution dans
le temps sous l'influence de l'ensemble des agents parlant, sans
qu'aucun d'entre eux ne puisse à lui seul la modifier.
Voyons maintenant comment elle entre en jeu par rapport à
la pensée. Rappelons ici, que la " pensée "
est manifestement un élément individuel et non social.
Dans la deuxième partie de son cours, plus précisément
dans la partie qui traite de la linguistique synchronique, Saussure
considère deux éléments qui entrent en jeu
dans le fonctionnement de la langue. Il s'agit de la pensée
et du son (p.155).
Pour Saussure, la chose semble limpide : " abstraction
faite de son expression par les mots, notre pensée n'est
qu'une masse amorphe et indistincte " (p.155). Il s'explique
en disant que " philosophes et linguistes se sont toujours
accordés à reconnaître que, sans le secours
des signes, nous serions incapables de distinguer deux idées
d'une façon claire et constante" et il ajoute :
" prise en elle-même, la pensée est comme
une nébuleuse où rien n'est nécessairement
délimité. Il n'y a pas d'idées préétablies,
et rien n'est distinct avant l'apparition de la langue "
(ibid.)
A ce propos, (cf. note 225 du CLG), Hjelmslev fait justement observer
que la " nébulosité pré-linguistique
de la pensée n'est démontrable qu'après l'apparition
de la langue ". Si ce que propose Saussure a une certaine
validité pédagogique, cela n'est certainement pas
correct du point de vue théorique. De Mauro ajoute que
nous ne rencontrons jamais de contenu de pensée linguistiquement
encore informe qui nous permette de dire si, avant la langue,
la pensée est ou n'est pas informe.
Reprenons nos deux éléments, la pensée et
le son. Saussure s'interroge sur le rôle du son vis-à-vis
du langage en essayant de décrire la place qu'il occupe
dans la formation de ce dernier. Il considère alors que
le son " n'est que l'instrument de la pensée
et n'existe pas pour lui-même ". Plus précisément,
il décrit la substance phonique comme " une matière
plastique qui se divise à son tour en parties distinctes
pour fournir les signifiants dont la pensée à besoin "
(p.155).
A ce point de l'argumentation, nous arrivons au rôle de
la langue qui est clairement situé entre la pensée
et les sons : " le rôle caractéristique
de la langue vis-à-vis de la pensée n'est pas de
créer un moyen phonique matériel pour l'expression
des idées, mais de servir d'intermédiaire entre
la pensée et les sons, dans des conditions telles que leur
union aboutit nécessairement à des délimitations
réciproques d'unités " (p.156).
Selon Saussure, c'est en se décomposant que la pensée
se précise. Ce phénomène reste tout de même
mystérieux pour l'auteur : " il s'agit de
ce fait en quelque sorte mystérieux, que la 'pensée-son'
implique des divisions et que la langue élabore des unités
en se constituant entre deux masses amorphes " (p.156)
Cette phrase nous apprend que la langue se constituerait entre
la pensée et les sons. Mais ce n'est pas tout, car Saussure
appelle encore la langue, le domaine des articulations :
" chaque terme est un petit membre, un 'articulus' où
une idée se fixe dans un son et où un son devient
le signe d'une idée. " Ce passage est particulièrement
complexe. Il est effectivement difficile de tracer des relations
claires entre pensée, langue et son.
Par ailleurs, le CLG nous propose un autre type de relation en
utilisant la métaphore de la feuille de papier. Selon cette
métaphore, dans laquelle la pensée serait le recto
et le son le verso de la feuille, la langue serait composée
de la combinaison pensée-son, ce qui est parfaitement cohérent
avec ce que nous venons de voir (p.157).
Dans les notes du cours (note 227) nous apprenons que la combinaison
du son et de la pensée " implique des divisions
qui sont les unités finales de la linguistique ".
Plus loin dans ce chapitre, Saussure nous dit que, de la combinaison
pensée-son, naîtrait une forme et non une substance.
Il utilise une autre image en associant la relation pensée-son
à la relation air-eau (deux autres masses amorphes). Il
compare la langue aux vagues créées par un changement
de pression atmosphérique. Ainsi la langue serait une forme.
La pensée étant précisément amorphe
(p. 155) sans la langue, nous sommes en droit de nous demander
si la langue constitue la forme de la pensée. Si tel est
le cas, le fonctionnement de la langue, que nous allons maintenant
aborder, devrait nous apporter des indications précises
sur le fonctionnement de la pensée.
Dans le chapitre sur les entités concrètes de la
langue, Saussure nous rappelle que les " signes dont
la langue est composée ne sont pas des abstractions, mais
des objets réels " (p.144). L'entité linguistique,
ou le signe, " n'existe que par association du signifiant
et du signifié " (ibid.) De plus, cette entité
" n'est complètement déterminée
que lorsqu'elle est délimitée, séparée
de tout ce qui l'entoure sur la chaîne phonique ".
A ce point du texte, Saussure associe les termes d'entité
et d'unité linguistiques. Comme nous l'avons déjà
mentionné dans la première partie de ce texte, Saussure
considère que l'unité linguistique ne saurait se
baser sur les mots. Elle ne saurait pas davantage se baser sur
les phrases. Saussure en arrive alors à la conclusion suivante :
" lorsqu'une science ne présente pas d'unités
concrètes immédiatement reconnaissables, c'est qu'elles
n'y sont pas essentielles " (p.149). Nous voici maintenant
devant un caractère de la langue jusqu'alors inconsidéré :
" elle ne présente pas d'unités perceptibles
de prime abord, sans qu'on puisse douter cependant qu'elles existent
et que c'est leur jeu qui la constitue " (Ibid.) Ce
jeu, le mécanisme linguistique, " roule tout
entier sur des identités et des différences, celles-ci
étant la contrepartie de celles-là " (p.151).
Revenant à la question des unités linguistiques,
Saussure considère qu'elles se confondent avec la notion
de valeur. C'est de ce côté ci qu'il considère
judicieux d'aborder le problème de l'unité. Pour
Saussure, la langue n'est précisément qu'un " système
de valeurs pures ". C'est afin de démontrer cette
hypothèse, qu'il fait intervenir la pensée et le
son dans le fonctionnement de la langue, comme nous l'avons vu
plus haut.
Pour Saussure, la notion de valeur diffère de la signification.
Il ajoute qu'elle en est sans doute un élément.
Plus précisément, l'auteur distingue la valeur de
la signification en considérant que la " signification
n'est que la contrepartie de l'image auditive à l'intérieur
du signe mais le signe lui-même est aussi la contrepartie
des autres signes de la langue " (p.159). Cela revient
à ajouter une dimension supplémentaire pour la notion
de valeur par rapport à celle de signification. La signification
serait un élément du signe pris en lui-même
alors que la valeur serait un élément du signe considéré
parmi un ensemble de signe (la langue). La langue est donc un
" système dont tous les termes sont solidaires
et où la valeur de l'un ne résulte que de la présence
simultané des autres " (p.159). Saussure ajoute,
pour expliciter l'idée de valeur, que " même
en dehors de la langue, toutes les valeurs sont toujours constituées
par :
Poussant plus avant la relation entre valeur et signification,
Saussure estime que la signification n'existe que parce que les
valeurs existent.
Le jeu constitutif de la langue reposerait tout entier sur les
différences : " dans la langue, il n'y a
que des différences [...] qu'on prenne le signifié
ou le signifiant, la langue ne comporte ni des idées ni
des sons qui préexisteraient au système linguistique,
mais seulement des différences conceptuelles et des différences
phoniques issues de ce système " (p.166). Cela
revient donc à dire que chaque terme n'existe que par rapport
aux autres termes de la langue. Nous ne pourrions donc pas considérer
que la pensée puisse avoir des " idées
distinctes " hors de la langue, puisque c'est cette
dernière, et elle seule, qui permettrait leur formation.
Plus loin, Saussure relativise l'aspect différentiel de
la langue en précisant que " dès
que l'on considère le signe dans sa totalité, on
se trouve en présence d'une chose positive dans son ordre "
(p.166). Il dit encore que le système linguistique " est
une série de différences de sons combinées
avec une série de différences d'idées :
mais cette mise en regard d'un certain nombre de signes acoustiques
avec autant de découpures faites dans la masse de la pensée
engendre un système de valeurs ; et c'est ce système
qui constitue le lien effectif entre les éléments
phoniques et psychiques à l'intérieur de chaque
signe. Bien que le signifié et le signifiant soient, chacun
pris à part, purement différentiels et négatifs,
leur combinaison est un fait positif " (p.166) .
" Dans la langue, comme dans tout système sémiologique,
ce qui distingue un signe, voilà tout ce qui le constitue.
C'est la différence qui fait le caractère, comme
elle fait la valeur et l'unité. " (p.168.)
Nous arrivons à cette terrible conclusion qui devrait faire
frémir tous les 'mathématophobes' : " la
langue est pour ainsi dire une algèbre qui n'aurait que
des termes complexes " (p.168).
Avant d'aller plus loin pour découvrir les règles
qui régissent cette algèbre, arrêtons nous
un moment sur une citation de la page 167 qui nous apprend que
" toute différence idéelle aperçue
par l'esprit cherche à s'exprimer par des signifiants distincts,
et deux idées que l'esprit ne distingue plus cherchent
à se confondre dans le même signifiant ".
Ce qui nous intéresse ici, c'est la notion d'esprit, et
son rapport avec la pensée. On nous dit que l'esprit perçoit
des différences idéelles, et par conséquent
des idées, mais qu'est-ce que l'esprit par rapport à
la pensée, dans ce contexte, et comment distinguer clairement
l'un de l'autre ? Par ailleurs, si l'esprit distingue des
idées, c'est que celles-ci ont une existence en dehors
de la langue, voire qu'elles la précèdent.
Le chapitre traitant des rapports syntagmatiques et des rapports
associatifs est intéressant parce qu'il pose la question
de savoir si les phrases appartiennent à la langue ou à
la parole. A certains endroits du cours (cf. plus haut dans le
texte), les phrases se situent clairement en dehors de la langue,
elles appartiennent à la parole. Mais certains passages
nous indiquent que ce fait reste incertain pour Saussure.
Comme il le dit lui-même au début du chapitre, " dans
un état de langue, tout repose sur des rapports" (p.171).
Ces rapports se dérouleraient dans deux sphères
distinctes et correspondraient à " deux formes
de notre activité mentale, toutes deux indispensables à
la vie de la langue " (ibid.) A ce point de la discussion,
nous nous permettrons une mise en relation entre " activité
mentale " et " pensée ".
Manifestement, la pensée est une activité mentale.
Ne doit-on pas en déduire que le fonctionnement de la langue
est subordonné à celui de la pensée ?
Ces deux sphères seraient chacune génératrices
d'un ordre de valeurs (Ibid.) " D'une part, dans le
discours, les mots contractent entre eux, en vertu de leur enchaînement,
des rapports fondés sur le caractère linéaire
de la langue " (ibid.) Il s'agit précisément
de rapports syntagmatiques. Et d'autre part, " en dehors
du discours, les mots offrant quelque chose de commun s'associent
dans la mémoire " pour former des rapports associatifs
(plus tard dénommés paradigmatiques). Pour différencier
ces deux types de rapports, qui sont au demeurant de nature radicalement
distincte, Saussure, nous rappelle que " le rapport
syntagmatique est in praesentia ; il repose sur deux
ou plusieurs termes également présents dans une
série effective " (le syntagme). " Au
contraire, le rapport associatif unit des termes in absentia
dans une série mnémonique virtuelle "
(p.171).
Par la suite, Saussure admet que la phrase est le type par excellence
du syntagme. Celle-ci appartenant à la parole et non à
la langue, il pose la question de savoir si le syntagme relève
lui aussi de la parole. Il répond par la négative
et opère une distinction entre les syntagmes construits
sur des formes régulières et ceux construits sur
des formes irrégulières. Il considère que
les premiers relèvent de la langue et non de la parole.
Néanmoins, il ajoute : " mais il faut reconnaître
que dans le domaine du syntagme il n'y a pas de limite tranchée
entre le fait de langue, marque de l'usage collectif, et le fait
de parole, qui dépend de la liberté individuelle.
Dans une foule de cas, il est difficile de classer une combinaison
d'unités, parce que l'un et l'autre facteurs ont concouru
à produire, et dans des proportions qu'il est impossible
de déterminer. " (p.173.)
La note 251 du CLG nous apporte quelques éclaircissements
sur la question mais ne lève pas l'ambiguïté.
De Mauro y rapporte le fait suivant : " même
si un syntagme donné peut être inconnu d'un individu,
le type syntagmatique appartient à la langue : par
exemple, même si on a jamais utilisé le substantif
chomskisation, il appartient à la langue en tant qu'il
est réalisé selon un certain type syntagmatique. "
Une question est pourtant inévitable. Si comme nous l'avons
vu dans la première partie du texte, la langue est un ensemble
de conventions adoptées par le corps social, le mot " chomskisation "
n'appartient-il pas à la parole et non à la langue
tant qu'il n'est utilisé que par un seul agent parlant
et qu'il n'a pas été consacré par l'usage ?
Plus loin, on considère (d'après une note d'Engler)
que " les modèles réguliers, les types
généraux de phrase appartiennent à la langue.
En ce sens, tous les syntagmes possibles, y compris les phrases
semblent appartenir à la langue ".
En ce qui concerne les rapports associatifs, Saussure considère
que " l'esprit saisit la nature des rapports qui
les relient [les termes] dans chaque cas et crée par là
autant de séries associatives qu'il y a de rapports divers ".
Là encore, l'intervention du sujet parlant est manifeste.
Saussure nous a donc montré que " l'ensemble
des différences phoniques et conceptuelles qui constitue
la langue résulte de deux sortes de comparaisons ;
les rapprochements sont tantôt associatifs, tantôt
syntagmatiques " (p.176). Selon lui, " les
regroupements de l'un et l'autre ordre sont, dans une large mesure,
établis par la langue ; c'est cet ensemble de rapports
usuels qui la constitue et qui préside à son fonctionnement "
(p.176).
A ce point de l'argumentation, Saussure en déduit que si,
dans la langue, tout revient à des différences,
" tout revient aussi à des regroupements (p.177).
Il poursuit en précisant que " entre les
groupements syntagmatiques, il y a un lien d'interdépendance ;
ils se conditionnement réciproquement. En effet la coordination
dans l'espace contribue à créer des coordinations
associatives, et celles-ci à leur tour sont nécessaires
pour l'analyse des parties du syntagme " (p.177).
Pour Saussure, tous les types de syntagmes sont conservés
en mémoire et " au moment de les employer, nous
faisons intervenir les groupes associatifs pour fixer notre choix.
Quand quelqu'un dit marchons ! il pense inconsciemment à
divers groupes d'associations à l'intersection desquels
se trouve le syntagme marchons ! " (p.179). Ce
type de fonctionnement ne nous semble pas très vraisemblable.
Cela supposerait une charge cognitive excessivement importante
qui ne nous permettrait probablement pas de parler à la
vitesse où nous parlons.
Pour compléter cette description du fonctionnement de la
langue, Saussure en arrive au principe de l'arbitrarité
relative du signe. En effet, celle-ci intervient à point
nommé pour apporter une certaine cohérence dans
un système quelque peu anarchique. Ainsi le caractère
arbitraire du signe aurait-il une limite, ce qui permettrait à
la langue de s'organiser selon un principe qui lui serait propre.
" Le principe fondamental de l'arbitraire du signe n'empêche
pas de distinguer dans chaque langue ce qui est radicalement arbitraire,
c'est-à-dire immotivé, de ce qui ne l'est que relativement.
Une partie seulement des signes est absolument arbitraire ;
chez d'autres intervient un phénomène qui permet
de reconnaître des degrés dans l'arbitraire sans
le supprimer : le signe peut être relativement motivé. "
(p.180.)
Saussure accorde d'ailleurs beaucoup d'importance à ce
caractère relatif de l'arbitraire car il considère
que : " tout ce qui a trait à la langue
en tant que système demande [...] à être abordé
de ce point de vue, qui ne retient guère les linguistes :
la limitation de l'arbitraire. C'est la meilleure base possible.
En effet tout le système de la langue repose sur le principe
irrationnel de l'arbitraire du signe qui, appliqué sans
restriction, aboutirait à la complication suprême ;
mais l'esprit réussit à introduire un principe d'ordre
et de régularité dans certaines parties de la masse
des signes, et c'est là le rôle du relativement motivé.
Si le mécanisme de la langue était entièrement
rationnel, on pourrait l'étudier en lui-même ;
mais comme il n'est qu'une correction partielle d'un système
naturellement chaotique, on adopte le point de vue imposé
par la nature même de la langue, en étudiant ce mécanisme
comme une limitation de l'arbitraire ". (p.183.) Voilà
bien tout le problème de la linguistique exposé
ici : le système de la langue est naturellement chaotique.
Saussure nous explique que ce mécanisme de la langue, qui
consiste en une organisation basée sur la motivation des
signes par rapport aux autres signes, ne saurait être étudié
en lui-même car il n'intervient que partiellement dans le
fonctionnement de la langue.
Tout au long de ces deux premières parties, nous avons
tenté d'expliciter le rôle de la langue vis-à-vis
de la pensée tel qu'il est exposé dans le CLG. Voyons
maintenant en quoi cette vision des choses pose un certain nombre
de problèmes. Nous nous sommes posés trois questions
qui semblaient ne pas trouver de réponse dans la théorie
saussurienne, la question de l'apprentissage de la langue, ou
plus précisément, est-ce qu'un enfant ne maîtrisant
pas cette dernière n'a-t-il pas de pensée distincte
pour autant ? Comment peut-on considérer que, la langue
étant un produit social et la langue donnant forme à
la pensée, les pensées soient différentes
d'un individu à l'autre dans un même groupe linguistique ?
et pour finir, comment ne pas considérer que d'autres systèmes
de représentations sémiotiques puissent jouer le
même rôle que la langue vis-à-vis de la pensée ?
La théorie saussurienne de prend pas en compte cet aspect,
ou plus exactement, elle l'écarte très rapidement.
En effet, dans les premières pages du CLG, il est écrit :
" La question serait-elle plus simple si l'on considérait
le phénomène linguistique dans ses origines , si
par exemple on commençait par étudier le langage
des enfants ? Non, car c'est une idée très
fausse de croire qu'en matière de langage le problème
des origines diffère de celui des conditions permanentes "
(p.24.)
Si la réponse de Saussure peut être légitime
en ce qui concerne la langue, elle l'est beaucoup moins en ce
qui concerne la pensée. En refusant d'étudier la
langue dans le cadre de son apprentissage, Saussure présuppose,
implicitement, que l'enfant n'a pas de pensée distincte
avant d'avoir acquis la maîtrise du langage. Cela nous
amène à (re)poser deux questions fondamentales :
qu'est-ce que la pensée pour Saussure ? et est-ce
que la véritable question n'est pas de savoir si la pensée
est linguistiquement amorphe hors de la langue ? Comme
nous l'avons déjà mentionné au début
du texte, la pensée était, à l'époque,
plus ou moins synonyme d'intelligence verbale. Dans le premier
tome de son Cours de Psychologie, Richard nous présente
un exemple d'étude de la pensée à travers
des tâches de compréhension dans lesquelles on présentait
aux sujets des proverbes ou aphorismes ayant un caractère
paradoxal : " On doit être à la fois
sensible et cruel, si l'on veut être également l'un
et l'autre. "
Munis de cet exemple, il nous semble évident que la pensée
étudiée à l'époque de Saussure est
d'un tout autre ordre que celle de la théorie d'Edelman
que nous avons résumée dans l'introduction. Cette
" signification " de la pensée nous
encourage à considérer que la pensée est
linguistiquement amorphe hors de la langue (et non pas
amorphe tout court), ce qui n'était pas si trivial pour
l'époque, et qui ne l'est peut-être toujours pas.
En effet, ce qui caractérisait la " pensée "
d'alors en psychologie, c'était d'être une compétence
mentale qui permettait de produire du langage. Saussure affirmerait
donc que la pensée serait subordonnée à la
langue et non pas l'inverse.
Concernant les enfants, John MacNamara (Edelman, 1992) a suggéré
qu'ils étaient capables d'apprendre un langage parce qu'ils
avaient commencé par comprendre des situations faisant
intervenir des interactions humaines : " Les enfants
commencent par comprendre les choses et, surtout, ils comprennent
ce que les gens font. " Ceci laisse à penser
que le langue n'intervient pas seule dans la formation de la pensée.
Ce n'est d'ailleurs pas incohérent avec la théorie
selon laquelle la pensée serait linguistiquement
amorphe hors de la langue.
Au regard de la question posée sur l'ontogenèse
du langage, Fodor et Chomsky ont considéré l'existence
d'un langage formel présidant à l'apprentissage
de la langue naturelle. Dans un cas, on désignera un langage
interne ou langage de la pensée et dans un autre, on cherchera
a identifier les règles d'une supposée " grammaire
universelle ". Fodor, par exemple, postule une pensée
sans langage pour les enfants au stade prélinguistique
et pour les animaux. Cette pensée serait animée
par un langage inné qui permettrait l'acquisition de la
langue naturelle. Comment, autrement, serions-nous capable d'apprendre
une langue ? Telle est la question qu'il se pose. Indépendamment
de leur validité scientifique, ces théories ont,
pour nous, le mérite de poser la question de l'existence
d'une pensée hors du langage, pensée précédant
la maîtrise de ce dernier.
Cette question pourrait, à elle seule, faire l'objet d'un
autre travail. En effet, comment la traiter sans parler de Piaget,
de Vygotsky pour ne citer qu'eux ? Depuis Saussure, bon nombre
de recherches se sont également concentrées sur
la période prélinguistique de l'enfant. Elles nous
ont appris que les comportements communicatifs, vocaux et gestuels
de celui-ci obéissaient aux mêmes règles que
ses comportements linguistiques ultérieurs (Crépaud
& al. dans Cours de psychologie). Ainsi la langue
interviendrait sur un terrain déjà conquis. Le champs
ouvert ici est manifestement très vaste.
Si l'on accepte le fait que la langue donne forme à la
pensée, nous pouvons en déduire que les agents parlants
appartenant à la même communauté linguistique
devraient avoir des pensées similaires et inversement que
des agents issus de communautés linguistiques distinctes
devraient avoir des pensées différentes. Des recherches
(B.L. Whorf ?) ont crédité cette affirmation.
Par exemple, les indiens Hopi n'auraient pas la même notion
du temps et de l'espace que les occidentaux car ils n'auraient
pas les mots dans leur langue pour exprimer la notion occidentale.
Dans la note 227 du CLG, la question d'un rapprochement entre
la théorie de Saussure et l'hypothèse de Whorf est
effectivement posée. Wartburg-Ullmann (1962) en est à
l'origine. De Mauro rappelle que " dans l'hypothèse
Sapir-Whorf la pensée n'a pas d'existence autonome hors
de la langue et par conséquent, les langues étant
différentes, ce que nous appelons pensée devrait
être différent d'un peuple à l'autre "
mais il ajoute " ces conséquences improbables
sont évitées dans la conception saussurienne dans
la mesure où Saussure se contente de dire que la pensée
est linguistiquement amorphe hors de la langue ". Or,
nous n'avons trouvé nulle part, dans les passages qui nous
ont été donnés à dire dans le CLG,
d'allusion aussi directe au fait que la pensée était
linguistiquement amorphe hors de la langue.
Sur cette question toujours, nous aimerions nous pencher un instant
sur une idée proposée par Saussure, dans une note
manuscrite, mais qui n'a pas été reprise dans le
cours (Bouquet, 1992) : " Si vous augmentez d'un
signe la langue, vous diminuez d'autant la signification des autres.
Réciproquement, si [...] on avait choisi, à l'origine,
deux signes seulement, toutes les significations se seraient réparties
sur ces deux signes : ces deux signes se seraient partagé
la désignation des objets. " Cette formulation
qui illustre le fait que les " symboles linguistiques
sont sans relation avec ce qu'il doivent désigner "
nous laisse perplexe. En effet, elle implique, par rapport au
rôle de la langue vis-à-vis de la pensée chez
Saussure, que nous ne soyons pas capable de distinguer plus de
deux idées si notre langue ne comporte que deux mots. Or
cela nous semble parfaitement impossible.
Selon la théorie d'Edelman, sur le plan de l'évolution,
la langue est un phénomène ultérieur à
la conscience primaire correspondant à notre perception
du monde. Ainsi, si nous n'avons pas tous les mêmes nombres
de mots pour désigner les couleurs, nous sommes néanmoins
tous capables de les dissocier les unes des autres.
Ailleurs dans les notes manuscrites, Bouquet (1992) découvre
que Saussure admet qu'il y a des noms communs correspondant à
des " objets définis " :
" [...] le cas où il y a un troisième
élément incontestable dans l'association psychologique
du sème, la conscience qui s'applique à un être
extérieur assez défini en lui-même pour échapper
à la loi générale du signe ". Selon
Bouquet (1992), " dire que la langue est déterminée
par les objets n'est pas en soi incompatible avec le fait de dire
que la langue impose sa propre détermination : le
problème est bien que Saussure, alors même qu'il
élabore sa théorie du signe linguistique, ne clarifie
rien de cette double détermination et qu'il l'envisage
comme on l'a vu, contradictoirement ".
Nous venons de voir que la thèse de l'indépendance
de la langue, chère à Saussure, n'est pas si évidente
pour lui.
Les exemples de systèmes sémiotiques donnés
par les auteurs du CLG sont clairement non-analogiques (écriture,
alphabet des sourds-muets, etc.) Pourtant, les représentations
imagées au caractère analogique peuvent également
exprimer des idées (publicité), et ce n'est qu'un
exemple parmi d'autres. Nous pouvons donc considérer que
d'autres systèmes pourraient jouer le même rôle
que la langue. Si Saussure estime, par ailleurs, que " la
linguistique peut devenir le patron général de toute
la sémiologie, bien que la langue ne soit qu'un système
particulier " (p.101.) nous allons voir maintenant que
cela ne va pas toujours de soi.
Dans son livre Sémiosis et Pensée humaine,
Duval s'interroge sur le fonctionnement cognitif de la pensée :
" est-il ou non indépendant de l'existence d'une
pluralité de registres sémiotiques de représentation ? "
(p.1). Une bonne partie du travail de Duval est centrée
sur les mathématiques. D'entrée de jeu, il considère
deux choses importantes pour ce domaine : il ne peut pas
y avoir de compréhension en mathématiques si on
ne distingue pas un objet de sa représentation, autrement
dit, si on ne peut pas retrouver un même objet, d'une représentation
sémiotique à l'autre. D'une façon globale,
Duval constate que " le progrès des connaissances
s'accompagne toujours de la création et du développement
de systèmes sémiotiques nouveaux et spécifiques
qui coexistent plus ou moins avec le premier d'entre eux, celui
de la langue naturelle. "
S'ensuit une définition de ces systèmes sémiotiques
qui peuvent, selon lui, entrer en jeu dans le fonctionnement de
la pensée. Ces systèmes permettent trois activités
cognitives :
Duval donne des exemples de systèmes de représentation
qui répondent à ces trois fonctions : la langue
naturelle, les langues symboliques, les graphes, les figures géométriques,
etc. (p.21).
Considérant plusieurs systèmes sémiotiques,
Duval propose de leur appliquer le même modèle linguistique.
Il utilise, bien entendu, celui définit par Saussure. Dans
le modèle linguistique, il reprend la relation signifié-signifiant,
mais dans d'autres registres il doit faire intervenir une relation
représenté-représentant où le représenté
est un objet réel pouvant être perçu et où
le représentant évoque des objets absents. Rappelons
ici que le signifié ne peut avoir qu'une existence mentale.
Duval distingue donc le signifié de l'objet réel.
De plus, il considère que l'application générale
du modèle linguistique " néglige une donnée
fondamentale de la fonction sémiotique chez l'homme :
celle-ci est liée à l'existence de plusieurs systèmes
de représentation et à leur coordination. Chaque
système de représentation ayant des propriétés
spécifiques qui limitent intrinsèquement ses possibilités
de représentation, des systèmes différents
sont donc nécessaires. Le fait que " tous les
signes ne peuvent fonctionner identiquement ni relever d'un système
unique " (Benveniste, 1974) reflète cette donnée
fondamentale. Même si la langue est l'organisation sémiotique
par excellence (Benveniste, 1974), elle ne peut donc pas être
privilégiée pour définir la structure de
la représentation. " (Duval, 1993)
A la question " quel est le rôle de la langue
vis-à-vis de la pensée " dans le CLG,
nous avons vu que la réponse ne va pas de soi. La langue,
système de signes arbitraires et différentiels,
produit collectif des groupes linguistiques et évoluant
dans l'histoire, la langue donnerait forme à la pensée.
Tout au long de ce texte, nous nous sommes demandés à
quelle " pensée " il était fait
référence. Nous avons manifestement affaire à
une manifestation de l'intelligence verbale et dans ce cas, nous
apportons notre crédit, aussi maigre soit-il, à
la théorie de Saussure : la pensée est linguistiquement
amorphe hors de la langue. Mais nous ne pensons pas que la pensée
soit amorphe tout court hors de la langue. Cela reviendrait à
partager l'opinion de Whorf, ce que nous ne faisons pas.
Comment ignorer que le milieu culturel est aujourd'hui chargé
d'une multiplicité de modes de représentations ?
Ainsi l'image publicitaire joue-t-elle un rôle prépondérant.
La pomme d'Apple est un exemple intéressant, où
comment une pomme est devenue un ordinateur. Le cinéma
est un domaine très particulier qui fait intervenir l'image
animée. Plus généralement, les arts (arts
graphiques, musique, etc.) sont autant de registres sémiotiques
qui devraient pouvoir intervenir sur la pensée, du moins
chez certaines personnes qui les pratiquent.
Reste à poser une question fondamentale : quelle est
la nature du lien qui relie le fonctionnement cognitif et l'utilisation
de plusieurs systèmes sémiotiques de représentation ?
Enfin, comme nous l'avons vu en traitant la question de l'apprentissage
de la langue, nous ne pouvons ignorer le rôle joué
par les situations faisant intervenir des interactions humaines
dans la formation de la pensée. Tout ceci nous amène
à considérer la théorie de Saussure sous
un angle particulier, la langue donne forme à une pensée
linguistiquement amorphe mais d'autres mécanismes doivent
présider à la formation de cette pensée,
telle nous ne pouvons la percevoir aujourd'hui.
La langue, objet de la linguistique ?
La langue est un système de signes arbitraires et différentiels
La langue est le produit collectif des groupes linguistiques
La langue évolue dans l'histoire sous l'influence de l'ensemble
des agents parlants
Le rôle de la langue vis-à-vis de la pensée
La langue, entre la pensée et les sons
L'unité
et la valeur linguistiques
Rapports
syntagmatiques et rapports associatifs
Mécanisme
de la langue
Les
questions posées par la relation langue-pensée chez
Saussure
La
question de l'apprentissage de la langue
Unicité
de langue et diversité de pensée
Plusieurs
systèmes de représentation sémiotique
Conclusion
Références
bibliographiques