Cet article a pour object la présentation d'un point de vue "situationniste" sur l'intelligence distribuée. Il insiste tout particulièrement sur le fait que l'on mesure trop souvent l'intelligence "solitaire" ou "individuelle" sans tenir compte de l'intelligence distribuée.
Cette dernière se répartit entre les individus et les objets. En effet, le cerveau fonctionne rarement seul dans le processus cognitif et Bateson aura remarqué que la mémoire est à moitié dans le monde et à moitié dans la tete des individus.
Selon Pea, la connaissance est co-construite socialement à travers les collaborations, les dialogues et les défits. De la meme façon l'intelligence peut etre présente dans les objets, dans les représentations et les interfaces homme-machine. Pea soutient que l'intelligence distribuée se situe à la fois dans l'organisation et la contrainte de l'activité "proposée" par l'objet ou la représentation. Par intelligence distribuée, Pea entend également des ressources qui sont utilisées pour donner lieu à une activité désirée.
Pea insiste toutefois sur le fait que, toute l'intelligence n'est pas distribuée. Il parle alors d'une tendance qui ferait évoluer le monde dans ce sens.
Le sens premier de l'intelligence distribuée vient en pensant aux gens en action. L'activité est possible grace à l'intelligence mais pas seulement à celle de l'agent. Les ressources qui forment et permettent l'activité sont distribuées entre les gens, les environnements et les situations. En d'autres termes, Pea soutient que l'intelligence est accomplie plutot que possédée. L'intelligence se manifeste donc dans l'activité qui connecte les moyens aux fins par des réalisations.
L'"affordance" fait référence aux propriétés réelles et perçues d'une chose, et particulièrement à celles qui déterminent les actions pouvant etre entreprises sur la chose. Certains outils portent de l'intelligence en eux, en ce sens qu'ils représentent une décision individuelle ou collective de rendre les possibilités offertes reifiables, stables et d'une forme quasi permanente pour que d'autres les utilisent.
Par rapport à l'histoire culturelle, ces outils et les pratiques d'une communauté d'utilisateurs sont les porteurs des modes de raisonnement des générations précédentes. Certains outils en deviennent donc "invisibles" et il est de plus en plus difficile de les considérer comme porteurs d'intelligence. Au lieu de cela, on voit l'intelligence qui réside dans le cerveau de l'utilisateur de l'outil. Cette "encapsultion" de l'intelligence distribuée pourrait bien provenir de notre propention à faire en sorte que nos réalisations soient réutilisables.
Pea ne remet pas en question la prééminence de l'individu sur l'action mais le modèle de l'intelligence distribuée nous montre des limites plus floues entre l'intelligence de la personne et celle de son environnement.
L'interpretation, la pertinence et le sens des ressources disponibles pour l'activité sont formés par les désirs avec lequels les gens arrivent à des situations. Pea distingue plusieurs types de désir :
La créativité consiste souvent en des interprétations nouvelles dans l'activité du couple ressource-désir.
Dans les années 80, Pea a commencé à s'interroger sur l'importance croissante des technologies dans notre société, y compris les développements en intelligence artificielle.Il a developpé ce qu'il appelle une perspective historico-culturelle dont certains aspects fondamentaux sont les suivants:
L'humanité est "reformée" à travers une dialectique d'influences réciproques: notre activité productive change le monde, changeant ainsi la façon dont le monde peut nous changer.
Le concept d'enfant est davantage social et culturel que naturel et les enfants deviennent ce que les autres pensent qu'ils sont.
Les ordinateurs ne servent pas seulement à ce pour quoi ils sont construits (des amplificateurs cognitifs) mais aussi à réorganiser le fonctionnement mental. Ce que les hommes font dans leur activité change lorsque leur organisation fonctionnelle de cette activité est transformée par les technologies.
Selon Pea, les ordinateurs jouent un grand role dans l'augmentation de l'activité humaine, en science, dans l'industrie... et ce grace à l'usage toujours plus important des techniques de visualisation.
Les intuitions humaines sur le "comment" de l'action sont exploitées dans la communication avec la machine afin de réduire l'écart entre les désirs et les actions. Les micromondes sont un exemple à ce titre : les etudiants peuvent investiguer des phénomènes du monde réel. Dans tous les cas, chercheurs et enseignants sont surpris du jeune age des apprenants qui participent aux traitements de nature passablement complexe.
Vygotsky argumente que le développement se déroule comme l'internalisation de processus cognitifs distribués socialement dans une zone de développement proximal. Les "participations guidées" distribuent l'intelligence nécessaire à l'activité entre l'enfant et l'adulte.
Il est largement répandu que les systèmes de représentation externes dependant des technologies de "l'inscription" (papier, crayon, ordinateur and présentation) ont contribué aux développement des sciences et autres disciplines. Il est également reconnu que les relations entre le système numérique et les objets posent des problèmes à de nombreux apprenants (voir la fiche de lecture sur l'article de Nathan rédigée par P.J. ici). Les inscriptions révèlent rarement leurs affordances pour l'activité mais il n'est pas rare de rencontrer des personnes qui inventent des systèmes d'instruction pour résoudre des problèmes particuliers.
Les personnes utilisent les propriétés structurelles de l'environnement physique pour "transporter" une partie du poids revenant traditionellement à l'activité mentale dans les taches mathématiques. Par exemple, dans une épicerie, on se sert souvent de l'unité "taille" pour comparer un rapport quantité/prix. Certaines études mettent en valeur l'importance des propriétés situées dans la cognition "de tous les jours".
A partir du modèle de Polya, Pea remarque que si les boites du modèle sont des constructions individuelles, chaque phase n'est souvent pas le résultat d'un travail individuel. Le role des autres est crucial. Le fait de trouver un problème est une construction sociale (ex: de l'enfant avec d'autres agents comme la mère qui guide l'enfant dans sa découverte des buts avec un puzzle). Pea souligne également que les différentes boites du modèle sont des constructions mentales mais nécessitent souvent l'utilisation d'outils. Les représentations externes, les artefacts sont des exemples. La planification d'une solution passe souvent par des représentations externes comme le langage écrit dans des listes ou des diagrammes, etc. Pour résumer, Pea annonce que l'intelligence distribuée provient des outils et des autres individus d'une part et des interations avec les outils et les autres, d'autre part.
Modèle de Polya:
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Alors que la nature distribuée de l'intelligence est remarquable partout, quelles conséquences devraient avoir ces observations sur l'intelligence distribuée pour la conception et la pratique de l'éducation ? Pea propose de centrer le débat sur quelques grandes lignes.
L'accès versus la compréhension correspondent au paradigme "cognition aidée par des outils" versus "cognition non aidée par des outils". L'enjeu est de savoir ce qui est plus important: de former les gens à produire efficacement dans la société ou de les sélectionner sur des critères d'intelligence personnelle?
Pea tient à souligner que le concept d'intelligence distribuée correspond davantage à l'idée d'expansion de l'intelligence qu'à celle de réallocation ou de division de l'intelligence entre les objets et les gens. Salomon (1991) propose un contraste intéressant entre deux moyens d'évaluer l'intelligence entre les personnes et les technologies: systémique et symbolique. L'approche systémique consiste à évaluer le résultat de l'interaction homme-machine et l'approche analytique observe quant-à-elle les contributions de chacun (l'homme et la machine). Pea propose la combinaison des deux moyens dans l'éducation. Il rappelle par ailleurs que l'apprentissage et la conception sont fondamentalement liés à l'intelligence distribuée: l'exploration, le jeu, utilisés longtemps avant l'invention de l'éducation d'aujourd'hui, en sont la preuve.