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Les modèles de lapprentissage et les mathématiques(Laurent Dubois et Pierre-Charles Dagau)
Approche historique des théories de l'apprentissage Actuellement, certains didacticiens saccordent pour regrouper les modèles de lapprentissage selon trois courants : le modèle transmissif, le modèle béhavioriste et le modèle socio-constructiviste (Gagnebin, Guignard et Jaquet, 1997, p. 36). La conception transmissive de lapprentissage, très ancienne, prétend que " pour apprendre, lélève doit être attentif, écouter, suivre, imiter, répéter et appliquer " (p. 36). Le savoir dispensé en milieu scolaire est présenté comme un objet extérieur à la cognition. En outre, les méthodes pédagogiques sont, dans une large mesure, conçues pour faciliter l'appropriation d'un savoir réifié, objectif, communicable ou transmissible, généralement selon deux voies privilégiées: le langagier et le visuel. Quelques auteurs utilisent limage de la boîte vide quil sagirait de remplir, pour définir ce modèle. Lapprentissage étant considéré comme un processus qui consiste à acquérir continuellement de nouvelles connaissances, le rôle du maître est donc déterminant, car cest lui qui, par son discours, ses exposés et ses démonstrations, transmet le savoir. Le modèle béhavioriste, dont Skinner fut lun des fondateurs, part du principe que lacquisition des connaissances seffectue par paliers successifs. Le passage dun niveau de connaissance à un autre sopère par le renforcement positif des réponses et comportements attendus. Daprès ce modèle, en élaborant des paliers aussi petits que possible, on accroît la fréquence des renforcements tout en réduisant au minimum léventuel caractère aversif des erreurs. Dans cette optique, les erreurs sont des manques et doivent être évitées ou corrigées, alors que les réponses correctes doivent être valorisées. Le rôle de lenseignant est, là encore, très important, puisquil a pour tâche de concevoir des exercices progressifs, de guider les élèves dans leur réalisation et de leur communiquer les rétroactions nécessaires à la prochaine étape. Cette théorie part du postulat que les renforcements positifs communiqués aux élèves jouent un rôle prépondérant, favorable aux apprentissages. Pour Skinner, en organisant de manière appropriée les contingences de renforcement, des comportements bien définis peuvent être installés et placés sous le contrôle de stimuli. Lévolution des théories béhavioristes a conduit au développement de la pédagogie de maîtrise qui demeure pratiquée dans de nombreux contextes éducatifs. Son postulat de base est que " dans les conditions appropriées denseignement, presque tous les élèves (95%) peuvent maîtriser la matière enseignée, et ceci jusquà la fin de la scolarité obligatoire, voire au-delà. " (Huberman, 1988, p. 13). Structuré dune manière cyclique enseignement, test formatif, remédiation, test final - cette pédagogie, tout en plaidant pour un apprentissage séquentiel, structuré en fonction dobjectifs très fragmentés, se détache quelque peu des positions strictement skinneriennes pour sorienter vers les théories cognitivistes et constructivistes. Tant le behaviorisme que la pédagogie de maîtrise ont fait lobjet de critiques similaires. Sur le plan conceptuel, il leur fut reproché notamment de ne sappuyer sur aucune théorie de la connaissance. Par ailleurs, Huberman (1988) énonça dautres critiques : " passivité de lélève, maîtrise superficielle des apprentissages, illusion sur la progression linéaire dune séquence dapprentissage allant du plus simple au plus complexe " (p. 43). Sur le plan pédagogique et empirique, certains auteurs reprochèrent à ces pédagogies de ne fonctionner que dans des conditions particulières de recherche, peu représentatives du cadre scolaire habituel. En se distançant du béhaviorisme et des autres modèles de lapprentissage et en se centrant sur la construction de la connaissance, plusieurs mouvements ont posé les premiers jalons du constructivisme qui postule que lacquisition des connaissances est étroitement liée à lactivité du sujet dans son milieu. Si jusquà présent trois concepts fondamentaux et classiques étaient évoqués dans la discussion sur les facteurs de développement : lenvironnement social, lexpérience, la maturation (Rieben, 1988, p. 133), les travaux de Piaget aboutirent au développement et à la prise en compte dun quatrième concept : " léquilibration ". Ainsi, pour le constructivisme piagétien, lenjeu fondamental est de " savoir comment apparaît ou se crée ce qui nexistait pas auparavant ( ) au niveau du développement de lenfant, en postulant que des réorganisations actives permettent de passer dun palier moins complexe à un palier plus complexe " (p. 132). Selon le point de vue constructiviste, qui sappuie sur les données de la psychologie cognitive, " on suppose que lapprentissage résulte de constructions mentales de lapprenant " (Resnick, in Johsua et Dupin, 1993, p. 92) ; ce qui implique quil est toujours activement engagé dans l'élaboration de ses savoirs. Sa cognition, prenant parti de ses expériences tant physiques que sociales par le biais dinteractions, est considérée comme une fonction adaptative servant à l'organisation du monde. Ce faisant, cette perspective modifie le statut du savoir et confère ipso facto au sujet apprenant un nouveau statut épistémologique, demandant de sa part, réflexivité et prise en charge effective de ses compétences cognitives, puisque " lenfant contribue activement à la construction de sa personne et de son univers " (Piaget, in Johsua et Dupin, 1993, p. 93). Par conséquent, les savoirs ne peuvent plus dès lors être envisagés d'un point de vue extérieur ou détaché de celui qui les établit. Rompant avec l'approche traditionnelle de lenseignement, cette perspective a pour effet de modifier la conception de lapprentissage et nécessite donc de redéfinir les rapports régissant les éléments du triangle didactique, " Maître Elève Savoir ". Ainsi, l'enseignant, ne peut plus agir comme le dispensateur agréé d'un savoir objectif ou réifié. Il doit accorder la priorité à la mise en place de séquences didactiques qui favoriseront l'établissement d'un nouveau rapport au savoir chez les apprenants, et au cours desquelles les connaissances construites sont questionnées par les élèves. On passe dès lors, dune pédagogie de la réponse à une pédagogie de la question, selon laquelle " toute leçon doit être une réponse à des questions que les élèves se posent réellement " (Dewey, cité in Pantanella, CRAP, 1997, p. 48). Les apports de Piaget dans le domaine de la psychologie cognitive, luvre de Vygotsky et les études menées sur les interactions sociales (Doise et Mugny, in Johsua S. & Dupin J.-J., 1993, p. 107) ont fortement contribué à lélaboration du courant socio-constructiviste. En conférant une dimension sociale essentielle aux processus cognitifs régissant lapprentissage, Vygotsky a anticipé sur les récentes recherches étudiant les interactions sociales. Pour lui, " la vraie direction du développement ne va pas de l'individuel au social, mais du social à l'individuel " (Vygotsky, in Johsua et Dupin, 1993, p. 106). La part confiée aux interactions est donc évidente. Cette thèse a son prolongement lorsquil développe le concept de " zone proximale de développement " qui a permis de définir une nouvelle articulation entre le développement et lapprentissage. Cet auteur prétend que cest lapprentissage qui contribue au développement et que, par conséquent, il le précède. La redécouverte de luvre de Vygotsky a conduit de nombreux auteurs (Brousseau, 1986, Gilly, 1995, Rivière, 1990, Schneuwly, 1987) à soutenir que lacquisition des connaissances passe par un processus qui va du social (connaissances interpersonnelles) à lindividuel (connaissances intrapersonnelles) et quune nouvelle connaissance peut être soit subjective (propre à un individu), soit objective (commune à un groupe). Certains modèles envisagent ces deux formes de connaissance dans un cycle où chacune contribue au renouveau de l'autre (Gilly, 1995). Ce cycle va d'une connaissance " subjective " (création personnelle du sujet) vers une connaissance " objective " (acceptée socialement). Cette connaissance objective est, par la suite, intériorisée et reconstruite par les sujets durant leur apprentissage pour laisser place à une nouvelle connaissance subjective. Dans cette optique, les interactions sociales sont primordiales, et peuvent être notamment à lorigine dune remise en question des représentations initiales. Les interactions sociales Actuellement, les travaux centrés sur le rôle constructeur des interactions sociales portent soit sur les " interactions dissymétriques de guidage ", soit sur les " interactions symétriques de résolution conjointe ". Le premier pôle concerne plus spécifiquement tout ce qui touche aux différents modes détayage ou de tutorat. Gilly (1995) définit ces interactions de guidage par " les interactions dans lesquelles un sujet naïf est aidé par un sujet expert (adulte ou enfant plus avancé que le naïf) dans lacquisition dun savoir ou dun savoir-faire " (p. 136). Cette orientation est à lorigine des pratiques pédagogiques mettant en avant toute forme de régulation effectuée par un individu plus qualifié et donc apte à apporter une forme de soutien à lapprenant. Le deuxième pôle sintéresse aux interactions caractérisées par une symétrie des statuts et des rôles entre pairs. Les courants expérimentaux qui se sont intéressés à ce type dinteractions ont le mérite davoir clairement démontré quun bénéfice cognitif peut apparaître sans que lun des deux partenaires soit plus compétent que lautre. Cependant, comme le signalent Johsua et Dupin (1993), " le progrès n'a pas toujours lieu : " Cest lorsque les sujets ne maîtrisent pas encore les coordinations cognitives en jeu dans leffectuation de la tâche quon peut constater cette avance. Par contre la supériorité du groupe nest plus retrouvée lorsque les coordinations impliquées sont acquises par chacun" (Perret-Clermont, 1981). En revanche, des progrès sont possibles même si aucun des sujets ne maîtrise totalement les opérations nécessaires pour la tâche " (p. 108). Même si létayage et le tutorat sont présents dans la nouvelle méthodologie, nous constatons que les activités proposées font surtout appel aux interactions entre pairs de même statut. Cest pourquoi, nous allons nous attarder quelque peu sur les relations entre processus interpersonnels et processus intra-personnels dans la corésolution entre pairs. Définition et origines du conflit socio-cognitif Certaines recherches se sont penchées sur les bénéfices cognitifs résultant directement dinteractions entre pairs. Elles ont permis de remarquer que ces interactions génèrent un processus appelé " conflit socio-cognitif " qui conduit lapprenant à réorganiser ses conceptions antérieures et à intégrer de nouveaux éléments apportés par la situation. Le conflit socio-cognitif résulte de la confrontation de représentations sur un sujet provenant de différents individus en interaction. Diverses études ont mis en avant que cette réorganisation des représentations pouvait provenir de deux types de déséquilibre : linterindividuel, lorsquil y a opposition entre deux sujets ; lintra-individuel, quant un sujet remet en question ses propres représentations. - Doise, Mugny et Perret-Clermont (in Johsua & Dupin, 1993) affirment quune opposition entre deux sujets, lors de situation dinteraction sociale, permet dengendrer un conflit socio-cognitif dont la résolution - qui implique pour le sujet une décentration et une reconsidération de son propre point de vue grâce à des phénomènes dargumentation et de communication entre apprenants - permettra de générer un progrès cognitif. Etudiant des situations de jeux en équipes, certains théoriciens ont pu distinguer quatre situations didactiques sources de conflit socio-cognitif (Johsua et Dupin, 1993, p. 313) : 1. " Le conflit est dû au fait que léquipe est confrontée à léchec dune stratégie sur le terrain ". Il y a dès lors une possible désorganisation de léquipe, un problème au niveau de la coopération. Confrontée au caractère inopérant de sa stratégie, léquipe est amenée à reconsidérer la situation et à élaborer dautres démarches afin de palier à ses déficiences. Le concept de conflit socio-cognitif demeure pertinent dans de nombreuses situations, puisquil réfère à un phénomène où lélève dépasse un conflit (par rapport à une notion apprise antérieurement) ou un obstacle (causé par labsence de notion connue à utiliser) généré par une situation sociale. Il sert donc toujours de référence lorsquon parle dinteractions entre pairs. Cependant, la variété des situations dapprentissage relevée précédemment, dans lesquelles la spécificité des contenus, des situations et des activités langagières occupent une place déterminante, a amené divers auteurs à considérer que les autres dimensions du social - limplication des sujets dans la tâche, les aspects psychoaffectifs, la qualité des capacités de communication - jouent un rôle dans lefficience des interactions. A ce titre, elles deviennent parties constituantes et indissociables de lapprentissage, car " les données sociales sont ici connues comme constitutives au sens plein des apprentissages, et non seulement pour la socialisation des individus, la prise en compte des aspects affectifs " (Johsua et Dupin, 1993, p. 106). Ici, au-delà du conflit, cest l'expérience sociale du sujet qui est envisagée dans lacte dapprendre. Cette prise en compte de lensemble des dimensions constitutives de lindividu guidera lorientation des recherches en didactique des mathématiques. La didactique des mathématiques Les travaux de la psychologie cognitive, les apports récents de la psychologie génétique et létude des interactions sociales ont conduit les didacticiens des mathématiques à développer différents concepts et à retenir quatre postulats issus des théories socio-constructivistes de lapprentissage (Johsua et Dupin, 1993, p. 115) : a) Le sujet construit ses connaissances par une interaction active avec son environnement physique et social. Pour Brousseau (1986), les confrontations entre élèves, mises en place dans la classe et contribuant à l'évolution des connaissances mathématiques, peuvent prendre diverses formes: situations d'action entre les sujets où les élèves se partagent une même situation-problème, situations de communication entre deux sujets ou deux groupes qui ont des rôles sociaux différents et situations de validation où différentes solutions ou procédures seront exprimées et discutées. Ces diverses confrontations entre les élèves jouent un rôle important dans la théorie des situations de Brousseau (1986) qui développe un " processus de mathématisation ", comprenant trois dialectiques, celle de laction, de la formulation et de la validation. Durant la première phase du processus de mathématisation, nommée "dialectique de l'action", l'enfant est amené à élaborer certains modèles mentaux des relations entre les données de la situation, modèles qui guideront son action. C'est à partir de ces modèles que le processus d'apprentissage s'articule. Pour qu'il y ait mathématisation, il faut que l'élève soit en mesure d'expliciter son modèle par le biais d'un langage approprié. C'est la phase fondamentale chez Brousseau de la "dialectique de la formulation" "... il est clair qu'il n'y a pas vraiment apprentissage des mathématiques sans l'emploi par l'élève de modèles explicites, du langage et de l'écriture mathématique" (Brousseau, 1972, p. 64). Au cours de ces interactions, les élèves doivent expliciter leurs démarches. Ces situations de débats, ou " dialectique de la validation " constituent l'occasion de discussions entre élèves au cours desquelles les stratégies opératoires sont validées. Comme le dit Brousseau, " faire des mathématiques ne consiste pas seulement à émettre ou à recevoir des informations en langage mathématique, même en les comprenant. L'enfant mathématicien doit prendre maintenant vis-à-vis des modèles qu'il a construits une attitude critique." (p. 64). Nous voyons, là encore, dans ces différentes phases du processus de mathématisation, l'importance accordée aux interactions entre élèves. La connaissance mathématique apparaît donc comme une construction sociale, du fait que la base de la connaissance mathématique (la connaissance linguistique avec ses conventions et ses règles) est une construction sociale et que les processus sociaux interpersonnels de dialogue et de critique sont nécessaires pour changer la connaissance mathématique subjective d'un individu en une connaissance objective socialement acceptée. En conséquence, l'enseignement des mathématiques devra donc fournir aux élèves des situations didactiques riches et signifiantes contenant un obstacle à dépasser. Dans cette optique, il fait appel à trois types dactivités permettant aux élèves dadapter, de modifier ou denrichir leurs procédures et leurs connaissances : les situations-problèmes, les problèmes ouverts et les jeux. |
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