Visioconférence, nouveauté technologique et identité

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Introduction

Dans le cadre du cours "Systèmes d'Information et Communication Médiatisée par Ordinateur" du diplôme STAF, nous avons participé à une visioconférence qui nous a mis en présence d'un professeur d'une école d'ingénieurs et de quelques uns de ses étudiants à Lille. Nous nous sommes rendus dans un studio spécialement prévu à cet effet. Après moults problèmes techniques (nous pouvions voir et entendre notre correspondant mais celui-ci ne nous entendait pas) la discussion a pu débuter. A vrai dire il s'agissait plutôt d'une conférence que d'un dialogue, M. Alfon nous présentant les cours et le dispositif de formation à distance utilisé à Lille.

Nous nous trouvions assis sur deux rangs face à un grand écran sur lequel la régie nous projettait l'image de notre interlocuteur avec notre propre image telle que ce dernier la voyait insérée en médaillon. Cette image provenanit d'une caméra placée sur notre flanc.

J'apréhendais cette "expérience initiatique". Fait amusant: je me suis oublié à la cafétéria au moment ou D. Peraya effectuait une introduction théorique à ce mode de communication avant le déplacement vers le studio de visio-conférence..

Une fois dans le bain, je n'ai guère aprécié l'impossibilité de fuir mon image, particulièrement lorsque la régie n'affichait que l'image de "notre" groupe sur l'écran sans que nous soyions en mesure de voir les réations qu'elle suscitait de la part de notre interlocuteur. Au moment de poser des questions un seul d'entre nous s'est décidé à prendre le microphone et à poser une question à l'image certes sympathique mais trop iréelle de notre interlocuteur.

Dans le texte qui suit je vais tenter de mettre en rapport les impressions que m'ont laissées notre expérience et les réflexions de Jean-Pierre Martineau dans "Contenant de pensée et avatars de l'intermédiare en télécommunication ". Ce texte est paru dans Perrin et Gensollen, "La communication plurielle. L'interaction dans les téléconférences", Paris, La Documentation Francaise, 1992.

Contenant de pensée et Avatars de l'intermédiaire

Description de l'enjeu

"Toute innovation surexpose au changement et suscite une inquiétude réflexive." (p.180) C'est autour de cette impression de perplexité que Martineau organise son texte. Il décrit le passage de la "représentation" à la "codification" par un travail de mentalisation (Kaes 1981). Si les étudiants de Lille semblaient être à l'aise avec le dispositif de médiatisation, c'est qu'il avaient développé ce que Martineau appelle une mentalité, autrement dit ils s'étaient appropriés le média et l'utilisaient comme tout autre outil de communication. Notre situation comme celle du groupe que Martineau décrit, se touve à l'autre bout du processus: nous nous étions "[...] embarqués dans cette nef-studio pour un vol d'essai comme des amateurs intrigués par les promesses des techno-sciences et des sciences humaines associées dans cette épreuve post-moderne" (p.180)

Pour définir l'objet de sa réflexion Martineau distingue les études objectives qui se rapportent aux représentations de mots (variables quantifiables: nombre d'interactions, analyse du discours et de la structure des interactions) et la "sphère des émotions, des affects et des protoreprésentations" qui échappent au langage et se rapportent aux représentations de choses décrites par S.Freud. Pour ce-dernier, c'est par leur liaison avec les représentations de mot que les représentations de chose peuvent parvenir à la conscience. Ce processus de symbolisation permet de mettre en forme une charge affective jusque-là déliée et "impensable".

Martineau s'intéresse donc aux contenus et processus de pensée inconscients activés par la situation de téléformation et au travail que requiert leur mise en forme par la constitution d'un cadre qui permette de les penser.

Une grille de lecture psychanalytique

La grille de lecture de Martineau est psychanalytique, il cite Anzieu, Klein, Bion, Kaes, Aulagnier etc. Dans l'optique de ces psychanalystes le fonctionnement mental d'un groupe peut être décrit avec les concepts qui servent à décrire le fonctionnement et la structure psychique d'un individu.

D'où viennent ces concepts ? Pour Freud déjà, la pratique analytique était une source de réflexion et de théorisation. C'est à partir de l'observation des résistances de ses patientes hystériques qu'il élabora sa théorie du refoulement et de l'inconscient. Ce va-et-vient entre pratique et théorie est restée une caractéristique de la psychanalyse moderne. L'hystérie, plus généralement les névroses, étaient le modèle paradigmatique du fonctionnement mental du début du siècle. Les néo-psychanalystes cités ci-dessus suivent une démarche analogue (plus ou moins depuis M. Klein) mais observent également la relation mère-enfant, le fonctionnement de patients psychotiques et états-limites. Les concepts théoriques qui découlent de cette pratique décrivent la genèse du psychisme humain, la constitution progressive d'un psychisme à partir du "rien" initial, les différentes modalités d'interaction entre un sujet et le monde environnant.

La problématique de base de ce courant de pensée est la suivante : "Comment l'enfant parvient-il à se dégager de l'univers adualiste, de confusion entre le moi et le non-moi, entre l'intérieur et l'extérieur qui caractérise sa première manière d'être au monde pour accéder à l'état de sujet autonome possédant une identité, capable de relations différenciées avec ses semblables, capable aussi d'asssumer des rôles et des statuts sociaux divers, d'intérioriser des structures, des groupes, des organisations, des institutions et de s'intégrer à ceux-ci tout en restant lui-même?" (Prof. Jeannet,"L'identité: Une conception psychosociale", UNIL )

Martineau applique ces concepts aux phénomènes qui apparaissent au cours de l'expérience de téléformation: " L'épreuve de situation est une forme de crise expérientielle comparable à ce que la psychanalyse désigne par névrose de transfert, qui engage un remaniement de gestion des représentations au niveau intrapsychique mais aussi aux niveaux intersubjectif, inter et intra groupal et sociétal" (p.181) On peut questionner le bien-fondé d'une application des concepts psychanalytiques en dehors de la cure ou ils sont nés. La psychanalyse appliquée à l'art, aux manifestations religieuses ou à d'autres phénomènes comme par exemple la réaction d'un groupe à la nouveauté a-t-elle un statut scientifique ou celui d'un "discours sur..." non vérifiable et par conséquent non-scientifique ? Je ne vais pas trancher une question pour laquelle je ne suis pas compétent et qui peut-etre n'est pas sécable. Comme le dit Martineau, le fait que "ca ait marché" ne tient pas uniquement au setting technique mais également à "[...] une face faite de menées secrètes et ambivalentes qui tendent à faire réussir ou échouer l'affaire." (p.178)

Pour Martineau l'expérience télémédiatique requiert une nouvelle définition des relations objectales et narcissiques, de l'identification. Les participants se trouvent dans une situation où leurs anciens cadres de référence ne sont plus valables, leur relation avec leur propre image et la relation à autrui doivent être reconstruites, repensées. Tantôt Martineau parle de l'individu en prise avec sa propre image, expérience autoscopique qui éveille tout particulièrement le sentiment d'inquiétante étrangeté de la situation, tantôt il s'intéresse à des problématiques groupales en décrivant l'organisation interne des groupes en termes de rôles, de position paranoïde-schizoïde puis dépressive. Ces deux derniers concepts sont empruntés à M. Klein qui décrit ainsi les différentes formes de la relation mère-enfant au cours du développement.

L' Individu et le groupe en psychanalyse

Nous avons vu précédemment que les mêmes concepts psychanalytiques peuvent être utilisés pour décrire l'individu et le groupe. Martineau identifie ces positions dans les productions des deux groupes qui participaient à la formation. "La situation de groupe notamment comporte toujours quelque menace de l'identité et mobilise au plan individuel et collectif des systèmes de défense qui rappellent à tel point ceux mis en oeuvre par l'enfant du premier âge qu'il paraît légitime de parler de ressurgeances au niveau groupal de modalités d'adaptation individuelle." (Jeannet, L'identité: une conception psychosociologique, polycopié de cous UNIL, 1991)

D'autre part les psychanalystes considèrent que la vie psychique et relationnelle de l'enfant et du nourisson est un modèle pour décrire les caractéristiques du fonctionnement adulte.

La genèse du psychisme vue par les néo-psychanalystes

Dans ce paragraphe je décris aussi succinctement que possible les différentes conceptions de la naissance du psychisme chez Bion et Green parce que ces éléments seront utiles pour comprendre l'analyse que Martineau fait du travail de mentalisation précédemment évoqué et de l'expérience autoscopique.

Pour A. Green il est question de l'établissement d'une double limite, entre le moi et le non-moi ainsi qu' entre le conscient et l'inconscient. Pour Bion il s'agit de construire un "appareil à penser les pensées" qui soit à même d'élaborer les frustrations et l'angoisse (éléments impensables ou éléments bêta) en les représentant, en les rendant pensables (éléments aplpha).

Lorsque les "choses se passent mal" dans le développement précoce de l'enfant, on assiste à un fonctionnement psychotique de la personne (par exemple schizophrénie) qui peut se traduire entre autre par une indifférentiation moi/non-moi (il n'y a pas de limite dedans-dehors), des phénomènes hallucinatoires ou persécutoires, etc.

La liaison entre représentation de mots et représentation de chose, autrement dit cette mentalisation dont il était question plus haut, s'opère dans ce que Freud nommait le préconscient, siège de la liaison des mots aux affects. Dans le dictionnaire de psychanalyse de Laplanche et Pontalis on lit : "Freud a toujours rapporté la différence entre Inconscient et Préconscient au fait que la représentation préconsciente est liée au langage verbal, aux représentations de mots". (Laplanche et Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, p.322)

Les néo-psychanalystes ont fait du Préconscient un élément central. Pour Bion, la constitution d'un appareil à penser les pensées est équivalente à la formation du Préconscient. Il permet de gérer des rejetons inconscients (éléments béta) et de les transformer en éléments pensables, représentables (éléments alpha). Chez Green le préconscient est représenté par la limite entre l'inconscient et le conscient. On retrouve chez Martineau l'idée qu'il faut une instance capable de transformer le non-dicible en parole, l'inconscient en conscient, le latent en manifeste : un "contenant de pensée". "Nous enregistrons les effets du massage télémédiatique. Cet appareil excite en même temps qu'il informe notre psyché, il excède la messagerie linguistique et iconique et libère toute une ménagerie de traces, d'émotions, d'affects, de protoreprésentations en quête d'un dresseur, c'est à dire d'un "conteneur" ou d'un passeur capable de les mettre en scène". (Martineau)

Comment se forme ce contenant de pensée chez le nourisson ? L'enfant commence sa vie dans un univers fusionnel adualiste, dans lequel il n'a pas conscience d'être lui-même, et ou le monde intérieur et extérieur ne sont pas différenciés. L'enfant derva construire une limite entre soi et le monde extérieur. Cette limite fait exister simultanément l'objet extérieur et l'intérieur, c'est à dire que l'enfant a peu à peu conscience d'etre distinct du monde qui l'entoure.

D'un point de vue psychanalytique, la pensée permet de tolérer la frustration. Qu'est-ce cela veut dire ? Selon Bion, l'enfant possède une préconception du sein, une attente innée qui devient une conception lors de la première expérience de satisfaction (rencontre avec le sein). Pour l'enfant, le premier objet de satisfaction est donc le sein de la mère et le lait qu'il dispense. Pour Bion, une "pensée" correspond à la combinaison d'une conception et d'une réalisation frustrante : la faim se manifeste à nouveau et le sein vient à manquer. Pour décrire la suite de la genèse de l'"appareil à penser les pensées" Bion utilise le mécanisme d'identification projective (Klein). Pour se maintenir en vie l'enfant clive l'objet sein en deux: le bon sein (satisfaisant) et le mauvais sein (frustrant éléments bêta). Il projette le mauvais sein à l'extérieur. La mère, grâce à son propre contenant de pensée (fonction alpha) élabore cette projection, la "digère" à la place de l'enfant et la lui rend dans un format "pensable". En des termes plus "civilisés" la mère contribue à la formation d'un psychisme chez l'enfant en lui prêtant son propre psychisme, en accueillant ce que le bébé vit et en lui donnant un sens. C'est par le retour du projetté que la fonction alpha de l'enfant peut se constituer et qu'il saura progressivement assumer seul, par la pensée, les expériences frustrantes qu'il rencontrera. La fonction aplha corresppond chez Bion à la capacité de lien.

Nous sommes nous égarés ? L'expérience autoscopique

L'image que nous voyions de nous-même était nouvelle: lorsque nous nous regardons dans un miroir nous percevons une image frontale de nous-même alors qu'ici nous regardions une image prise latéralement qui nous laissait voir un aspect jusque là inédit de notre corps." Celui qui fait l'expérience de l'autoscopie (se voir tel que les autres nous voient) se vit simultanément hors de soi (visible, en forme) et en soi (informe)."(Martineau). Cette situation est comparable à celle décrite ci-dessus pour l'enfant, les limites entre intérieur et extérieur sont remises en question en même temps que la capacité représentationnelle (le préconscient ou la fonction aplpha).

"Les conséquences psychiques sont que ces productions restent inassimilables (undigested) et cependant parties intégrantes de soi (éléments bêta de Bion) mais inaccessibles (splitted), comme des corps parasites ou des cellules agissant leur propre logique contre celle de l'organisme, des corps étrangers inséparables. Le travail de formation consiste à détendre cette contrainte et à prévenir l'état de choc (effet de pan) qui saisit les personnes n'ayant pas le recul théorique, le temps ou la pensée de remanier leurs coordonnées de représentation".

Dans la situation de téléformation c'est le média qui s'offre comme contenant de pensée. "[...] le nouveau média introduit à une méditation à la fois sur la coïncidence et la non-coïncidence qu'apporte la réflexion; plus, il s'offre comme cadre de transfert." Mon hypothèse est la suivante, ce que la mère est à l'enfant, le psychanalyste l'est pour son client, le média l'est pour les participants à la visio-conférence. Le média est l'endroit ou vont projetter, puis se lier les représentations de mots et les représentations de chose. C'est sur l'écran que les apprenants vont pouvoir expérimenter leur nouvelle manière d'être, leurs nouvelles identités sociale et personnelle. La fonction de digestion des éléments impensables assumée par la mère pour l'enfant l'est ici par "[...] une interface pouvant entre autres fonctions marquer les limites et filtrer les échanges mais aussi capter et transmettre les excitations (Anzieu)". "Si l'expérience a pu suivre son cours, c'est qu'en decà des organisations cellulaires et des échanges dyadiques, une organisation topologique pouvait se développer. En dépit de référent identificatoire ou de garant psychique (porteur d'ame: animateur) il fallait que le groupe trouve ses conducteurs [...] plusieurs participants ont pu jouer ce role d'acteur protéiforme ou d'arlequin capable de tirer les fils divers de l'enjeu formatif" (p.190)

Conclusion

Je n'ai exploité qu'une partie du texte de Martineau. Dans une deuxième partie il traite des productions des groupes en formation mais celles-ci semblent uniques et dépendantes des participants, du lieu et du moment de la formation. Les productions du groupe en formation sont un reflet du processus de personnalisation à l'oeuvre chez les participants. J'espère que le reflet que j'en donne n'est pas trop "délié". En conclusion, j'aimerais détourner la célèbre déclaration de Freud "Wo es war soll ich werden" ( Là ou Ca était, Je dois advenir) en résumant ainsi le processus de mentalisation évoqué en introduction: de "Ca se passe sur l'écran" il faut parvenir à dire "Je suis à l'écran". Les membres de notre groupe STAF, la mentalité qui est entrain de se développer sert d'étayage à ce passage.


Patrick Jermann