2-1 Extensions des sciences cognitives

2-1.4 Cognition partagée

Nous illustrons ce courant de recherche[6] par un article de Roschelle et Teasley (1995) qui traitent de la résolution de problèmes collaborative. L'accent est mis sur les processus nécessaires à l'établissement et au maintien d'une conception partagée du problème (angl. Joint Problem space, JPS).

Les auteurs définissent la collaboration comme une activitée synchrone coordonnée qui résulte des tentatives ininterrompues des sujets de construire et de maintenir une conception partagée du problème. Contrairement à la coopération où les tâches accomplies par les participants sont indépendantes, la collaboration implique une action conjointe sur le même objet.

"We propose that social interactions in the context of problem solving activity occurs in relation to a 'Joint Problem Space' (JPS) ... (which) is a shared knowledge structure that supports problem solving activity by integrating (a) goals (b) descriptions of the current problem state, (c) awareness of available problem solving actions, and (d) associations that relate goals, features of the current problem state, and available actions". (ibid.)

A nouveau, ce courant de recherche s'éloigne de l'approche cognitive classique en arguant que la résolution de problèmes n'est pas quelque chose qui ne se passe que 'dans la tête des gens'.

"[...] collaborative problem solving takes place in a negociated and shared conceptual space, constructed through the external mediational framework of shared language, situation and activity - not merely inside the cognitive contents of each individual's head". (ibid.)

Les auteurs utilisent la situation suivante pour illustrer leur propos: deux élèves résolvent un problème de balistique en utilisant un outil informatique (The envisonning machine). Le problème consiste à ajuster graphiquement les vecteurs de vitesse et d'accélération d'un corps pour que son comportement mime celui d'un modèle présenté dans une autre fenêtre. Analyse est faite de la conversation et des actions des élèves pour étudier la façon dont se constitue le JPS. Il faut noter que dans la situation de Roschelle les élèves sont à deux devant une machine et que la conversation est parlée. D'autre part, les activités motrices sont aussi une source d'observation: un élève peut utiliser la souris pour désigner l'objet de sa production linguistique.

"... we hold that collaborative problem solving consists of two concurrent activities, solving the problem together and building a JPS".

La conversation permet de construire et de maintenir le JPS à condition que les intervenants puissent accomplir les actions suivantes:

Les prises de paroles (angl. turn-taking) sont un moyen privilégié pour étudier la manière dont se construit le JPS, notament pour déceler des productions distribuées socialement.

"In periods of successful collaborative activity, student's conversational turns build upon each other and the content contributes to the joint problem solving activity". (Roschelle, J. & Behrend, S. D.)

Une transition particulièrement intéressante a la forme d'une conditionnelle "si" suivie de "alors". Lorsque le "si" d'un participant est complété par le "alors" de son compère, on parle de "production socialement distribuée" (angl. Socially Distributed Production). Les auteurs identifient également des actes de réparation (angl. repairs) qui permettent de résoudre une incompréhension (angl. intelligibility breakdown) et des "narrations" qui permettent d'expliciter une action pendant son exécution. (une action pouvant à priori avoir plusieurs signification potentielles).

Les comportements moteurs peuvent également servir à montrer que la compréhension partagée est préservée. Un sujet montre par exemple qu'il a compris ce que l'autre proposait en esquissant un geste.

La conception d'un dispositif dédié à une activité collaborative devrait tenir compte des conditions de maintien d'un JPS énoncées ci-dessus. Par ailleurs, nous avons tenté de construire un logiciel qui rende l'espace partagé du problème visible sous la forme d'un artéfact informatique tout en le rendant manipulable. Dans notre situation, les buts sont donnés sur une feuille annexe, la description de l'état courant du problème est incarnée par la fenêtre représentant les salles de conférence, les actions possibles sont données sous la forme de boutons de commande, les associations qui relient les buts avec l'état courant du problème et les actions possibles sont construites par les sujets en utilisant la fenêtre de communication. C'est là un point fort de l'informatique, elle permet d'externaliser le JPS.

Du point de vue de l'analyse des interactions, il serait intéressant d'étudier l'utilisation conjointe des actions communicatives comme Roschelle et al. le suggèrent avec leurs productions socialement distribuées. Par exemple, un sujet A utilise 'parce que' pour justifier la proposition d'un sujet B et démontre par la même qu'il accepte sa proposition.


[6] Shared cognition en anglais

Mémoire STAF - 24 OCT 1996

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