A l'instigation du "Commissaire général", Frédéric Le Play, et pour reprendre l'idée des délégations ouvrières envoyées à l'exposition de 1862, à Londres, une commission est chargée d'organiser, à travers toute la France, l'élection de délégués des divers corps de métiers de l'industrie, qui seront conviés à l'exposition. Ainsi, l'exposition se dote d'une infrastructure spécialement conçue pour l'accueil des classes ouvrières et fait en sorte d'ouvrir ses portes à des prix accessibles à tous. En outre les membres des délégations seront invités à communiquer leur remarques dans des rapports qui seront ensuite publiés.
D'autre part, le thème central de l'exposition veut toucher les divers aspects du travail: ainsi, certains thèmes plus sociaux, censés s'adresser plus directement aux classes ouvrières, sont développés dans l'exposition. Notamment, une partie de l'expo comprendra un musée historique du travail et l'une des répartitions thématiques de l'exposition, le dixième groupe, expose des produits de la vie quotidienne accessibles à tous. Finalement, un jury spécial, mis en place pour attribuer un "Nouvel ordre de récompenses", se penche sur les mesures concrètes qui pourraient favoriser l'harmonie sociale.
Si les organisateurs ont le souci d'ouvrir l'exposition au plus grand nombre, ceci s'explique partiellement par la modification des relations entre la sphère politique et les masses populaires sous le Second Empire: non seulement, celles-ci semblent avoir définitivement acquis l'accès au suffrage universel, mais le développement de l'industrie donne un certain poids politique aux ouvriers, de telle sorte que l'exposition universelle est parfois considérée comme une sorte d'entreprise de " persuasion sociale" de la classe ouvrière.
Le 29 novembre 1966, quatre mois avant l'ouverture officielle de l'exposition, Frédéric Le Play annonce la constitution d'une "Commission d'encouragement aux études des ouvriers" dans le but de renouveler le projet de 1862 et d'inviter des délégations d'ouvriers à venir visiter l'expo. Composée d'une soixantaine de membres, cette commission regroupe aussi bien des banquiers, des industriels et des économistes, que des ingénieurs, des manufacturiers et des journalistes. Son rôle consiste à patronner l'élection des délégués et à leur permettre un accès facilité à l'exposition.
De la même façon qu'en 1862 -sauf qu'à cette époque, tout s'était confiné à Paris et au département de la Seine- s'opère une classification des corps-de-métiers dans chaque département, et d'après celle-ci, des comités mettent en place les élections des représentants, par profession et par département. Ainsi, avec l'aide des sociétés de secours mutuel régionales, on organise des assemblées générales par profession afin d'élire ces représentants. Les ouvriers délégués et mandatés par leur corporation, sont conviés à l'exposition dans le but de leur faire étudier les outils, les machines et les objets exposés au Champ-de-Mars et qui relèvent de leur métier, afin qu'ils rédigent, par profession, des rapports regroupant l'ensemble de leurs observations.
Au départ, le monde ouvrier est très méfiant face à la commission d'encouragement: ils craignent en effet d'être dirigés par celle-ci et de ne pouvoir s'exprimer librement. Mais leur défiance disparaît rapidement , après que certains contacts se soient établis avec les membres de la commission. Pourtant, un autre problème vient gêner la constitution des délégations ouvrières: malgré les autorisations spéciales qui devaient permettre aux ouvriers de se réunir pour élire leurs représentants, dans certains départements, la préfecture de police interdit ces réunions, n'étant pas informée des décisions de la commission.
Parmi les ouvriers invités, des délégués régionaux élus forment la "Commission ouvrière centrale", forte de 350 membres, avec comme secrétaire, Eugène Tartaret, un ébéniste proche de l'Internationale. Son rôle consiste à publier les procès verbaux des délibérations des assemblées de chaque corps-de-métier, réunies pour discuter du contenu des rapports que chaque profession doit remettre à la Commission impériale.
Les rapports des délégations ouvrières qui sont présentés et discutés à l'assemblée de chaque corporation, sont au nombre de 127. En général, ils contiennent d'abord une présentation historique du métier, puis s'étendent sur une série de réflexions à propos des produits et des outils exposés, ainsi que des considérations sur la qualité du travail, sur la fonction et les avantages de la mécanisation. Souvent, leurs remarques mettent en exergue le danger que représente la mécanisation pour leur métier.
Viennent finalement les revendications des ouvriers: celles-ci portent en premier lieu sur des questions de salaire, puis sur les possibilités d'instruction. Notamment, les délégués ouvriers réclament des salaires équivalents pour les femmes qui accompliraient une tâche identique à la leur, ils demandent aussi que l'on fixe un salaire minimum. Et de façon générale, les rapports finissent sur des revendications d'ordre plus politique, telles que la liberté de s'associer en syndicats, la nécessité d'augmenter les conseils de prud'hommes, l'abrogation du livret ouvrier, la suppression de l'article 1781 du code civil et le développement de sociétés coopératives.
Par la suite, la loi du 6 juin 1886 accorde le droit de réunion aux ouvriers. Mais l'autorisation des chambres syndicales est retardée, car celles-ci refusent les conditions du gouvernement -qu'un président nommé par l'Etat leur soit attribué- pour se faire reconnaître officiellement. Pourtant, dans la pratique, les syndicats obtiennent déjà une fonction importante. D'autre part, la loi du 29 juillet entérine la création de coopératives.
La "Commission d'encouragement aux études des ouvriers" était donc chargée d'assurer la gratuité de l'entrée aux délégués ouvriers, mais elle devait aussi s'efforcer de fournir des possibilités de voyage à bas prix pour les ouvriers provinciaux, de leur procurer un logement, des repas à bon marché, ainsi qu'une disponibilité de soins médicaux. Enfin, une compensation financière devait être allouée aux délégués afin de remplacer les gains perdus pendant le temps consacré à l'étude de l'exposition. Pour pouvoir réaliser tout cela, la commission est financée par une dotation de départ de la commission impériale de 40.000 francs, puis par un appel à souscription nationale.
Ainsi le prix d'entrée à l'exposition variait entre un franc et deux francs cinquante et les membres des délégations ouvrières se voyaient offrir une réduction de cinquante pour-cent sur un billet d'entrée valable pour une semaine. Sur le Champ-de-Mars, on installe un restaurant populaire de six cents places, l'"Omnibus", qui sert jusqu'à cinq milles repas par jour, pour des sommes modiques, variant entre un franc vingt-cinq et un franc septante-cinq. D'autre part, des baraquements permettant de loger les ouvriers invités sont construit aux alentours de l'exposition, près de la porte Rapp. Il faut compter quelques mille deux cents lits à quarante centimes la nuit, dans des baraquements qui ont l'eau et le gaz. Une centaine de lits sont réservés pour des ouvriers attendus d'Angleterre. En plus, l'armée fournit environ cinq milles couchettes supplémentaires en cas de nécessité.
Déjà à l'exposition de 1855, Le Play était parvenu à imposer parmi les thèmes de l'exposition, une "galerie d'économie domestique" regroupant des produits d'emploi usuel et bons marchés. Cette idée sera reprise et développée en 1862 à l'exposition de Londres. Mais en 1867, Le Play donne une place prépondérante à ce type d'objet puisque, dans les dix thèmes qui structurent le palais de l'exposition, le dixième groupe réunit certains types d'objet à connotation sociale sous le titre "habitations pour les pauvres, construites selon des principes sanitaires, à bon prix et des articles exposés en vue d'améliorer la condition physique et morale des populations". Cette exposition se voulait éducative, la réflexion des organisateurs se basant sur une corrélation entre l'environnement des ouvriers et leur comportement. Mais elle relevait un aspect important pour le design et l'architecture dans le sens où les questions de style semblent être indirectement liées à des questions sociales et morales.
Ce groupe est composé de sept classes: d'abord, le "matériel et les méthodes de l'enseignement des enfants"; le "matériel et les bibliothèques de l'enseignement donné aux adultes dans la famille, l'atelier ou la corporation"; les "meubles, vêtements et aliments de toute origine distingués par les qualités utiles, unies au bon marché"; les "spécimens de costumes populaires des diverses contrées"; les "spécimens d'habitations caractérisées par le bon marché uni aux conditions d'hygiène et de bien-être"; puis les "produits de toutes sortes fabriqués par des ouvriers chefs de métier" et finalement les "instruments et procédés de travail spéciaux aux ouvriers chefs de métier". Il faut noter que les manufactures anglaises avaient refusé de prendre part à cette section de l'exposition et que celle-ci eût un effet négatif sur les critiques de l'époque qui se déclarait choquées par la laideur des objets du groupe X.
Par ailleurs, on crée pour le temps de l'exposition un musée de l'histoire du travail: on y expose des objets censés illustrer le développement de l'industrie: des ouvrages provenant de tous les pays et qui datent des époques les plus anciennes jusqu'au XVIIIe siècle. Le but était d'amener une comparaison des produits du travail humain selon diverses époques et différents peuples. La France y présente les plus belles pièces des collections privées de richesses archéologiques, ne voulant pas toucher aux collections nationales. L'Angleterre, l'Autriche, le Portugal, la Russie, la Suède, la Norvège, les Pays-bas et la Roumanie y participent aussi en envoyant de leurs collections.
Le jury de ce concours est censé primer les individus, les établissements, les localités ou les institutions qui s'efforcent de développer l'harmonie sociale au sein d'une même profession et d'améliorer les conditions de vie des ouvriers, aussi bien sur le plan "matériel", que sur le plan "intellectuel et moral".
Après une enquête menée à travers toute la France, six cents dossiers sont présentés au jury. Celui-ci, composé de notables étranger et de ministres, est présidé par de Rouher. Les prix sont distribués en fonction de critères tels que le statut des femmes dans l'établissement, l'encouragement à la propriété, le statut de l'ouvrier ou du paysan, les bonnes relations entre employés et patrons, ...
, Paris, 1983.
Frédéric Le Play et ses préoccupations sociales
Rapport à l'empereur sur le nouvel ordre de récompense
Arrêté de la Commission impériale à
propos des délégations ouvrières
CR: visite de la "classe 94" par l'empereur
La délégation lyonnaise
Article du Journal de Genève 1
