A l'occasion de l'Exposition universelle qui se prépare en ce moment à Paris, il a été constitué un ordre particulier de récompenses pour tout ce qui tend à l'amélioration du sort des ouvriers: ces récompenses s'adressent aux personnes, aux sociétés, aux établissements ou aux institutions que leur mérite aura recommandés à l'attention du jury spécial nanti de l'examen de la question. Prévoyant qu'il répugnerait peut-être aux Suisses de paraître solliciter une marque de distinction, quelque flatteuse qu'elle soit, pour des faits semblables, et craignant d'autre part que l'absence de concurrents de notre pays semblât impliquer un état arriéré de la Suisse sous ce rapport, ou bien que cette abstention fût mal interprétée de quelque autre manière, le commissariat central de la Suisse à l'exposition de Paris a désiré qu'un exposé général des progrès réalisés par notre pays dans les conditions d'existence de la population ouvrière fût présenté au jury international.
C'est ce travail qui a été confié à notre concitoyen M. Gustave Moynier (Les institutions ouvrières de la Suisse, Paris, 1867), il a dû s'effectuer dans un espace de temps si restreint qu'il en était rendu fort difficile : en effet la décision du commissariat a été prise seulement le 15 décembre, et le mémoire qu'il demandait devait être transmis à Paris imprimé, avant la fin de février. Nous avons la satisfaction d'apprendre que M. Moynier a pu remplir le mandat qui lui avait été donné dans ce court délai, et que dès maintenant son ouvrage est entre les mains de la commission internationale. Comme il sera prochainement publié et mis en vente, nous aurons à revenir sur ce volume d'environ 200 pages, à la fois très concis dans sa rédaction et très riche de faits de tout genre concernant l'industrie et le travail en Suisse.
VARIETES
L'EXPOSITION UNIVERSELLE
L'ouverture de l'exposition a surtout été remarquable par l'absence du prince impérial, son président honoraire, et par le silence de l'empereur. La cérémonie en elle-même a été ce qu'elle pouvait être en l'état de l'Exposition, sans grandeur et sans ensemble. Il faut, pour trouver cette impression de grandiose qui s'attache forcément à une masse considérable de travaux, monter sur les hauteurs, aujourd'hui terrassées en pentes douces, du Trocadéro. De là, le spectateur, pour ne parler que de l'ancien Champ-de-Mars, aperçoit dans leur totalité les bâtiments de l'Exposition, et d'assez loin pour ne pas être choqué par l'imperfection et l'inachèvement des détails. [...]
Au milieu, la masse énorme de l'exposition rappelle l'impression des grands cirques romains. Seulement, les proportions du palais du Champ-de-Mars sont sans aucun charme pour l'oeil. La hauteur est insuffisante pour la longueur des axes, et l'on a dit le dernier mot sur cette construction, en tant qu'oeuvre d'art, en la comparant à un "gazomètre". Cette façon plaisante de critiquer est attribuée à l'empereur et n'a pas du tout fait sourire M. Le Play, sur qui retombe la lourde responsabilité des retards scandaleux dont les étrangers sont surtout victimes. [...]
Chargeons-nous de souliers à double semelle pour nous préserver de la boue liquide; couvrons-nous d'un paletot chaud et de peu de valeur, que la poussière va rendre tout blanc; armons-nous de patience contre les heurts que nous ne saurions manquer de recevoir au milieu des chantiers, et pénétrons dans le parc par l'avenue qui fait face au pont d'Iéna. Les tourniquets vous saisissent brutalement au passage. Il faut payer cinq francs. Il est vrai que dans huit jours un peu plus d'ordre régnera, et l'on ne paiera plus que vingt sous. En vérité, on aurait dû se montrer plus doux pour les curieux naïfs qui font semblant de croire que l'Exposition universelle est ouverte parce que le Moniteur l'a annoncé. Que répondrait M. Le Play à un visiteur qui redemanderait son argent, ainsi que l'on a le droit de le faire au théâtre, quand les promesse de l'affiche ne sont pas réalisées ? C'est pousser trop loin la négligence que de convier les étrangers à Paris, pour une date fixe, et de ne pas être exact à suivre un programme proclamé dans le monde entier avec une solennité emphatique.
[...] Toutes ces constructions, tous ces produits sont dans un état d'achèvement divers. Mais ils sont assez peu isolés pour ne pas se nuire réciproquement. Allez donc contempler le kiosque Japonais pendant qu'on enfonce à côté de vous les bases de la tour chinoise! On a fait des merveilles ces derniers jours, mais le résultat est déplorable. Ce n'est pas dans la patrie de La Fontaine qu'on eût dû oublier cette maxime si sage et si dédaignée aujourd'hui:
Rien ne sert de courir : il faut partir à temps
[...] Quel désordre dans la salle des beaux arts! Certains tableaux, la tête en bas, posés dans les coins. Ici une salle est pleine de banquettes, là de statues. Un cheval sans tête est regardé par un Apollon sans bras. Pendant qu'on considère un Meissonnier, une victoire de bronze manoeuvrée sur un truc vous enfonce ses palmes dans le dos. Je défie que l'on regarde avec fruit ce bazar en déballage. Il faut ajourner à quinze jours au moins toute étude spéciale et sérieuse. J'ai voulu fixer pour vous l'étrange physionomie de cette halle encombrée de colis, de caisses, parcourue en tout sens par les ouvriers. Permettez-moi de ne pas entrer dans plus de détails. On ne raconte pas le chaos. Dieu veuille que M. Le Play puisse le débrouiller bientôt.
L'EXPOSITION UNIVERSELLE
La plupart des correspondants parisiens des journaux étrangers, les journaux de Paris eux-mêmes semblent s'être donné le mot pour décrier les travaux exécutés sur cette vaste place d'armes en vue du concours universel qui vient de s'ouvrir. On n'a pas assez trouvé de formules de blâme, assez de mots acerbes pour jeter sur la commission impériale, sur les constructeurs du palais, sur les organisateurs de cette grande fête de la paix la défaveur publique. Et voyez la sottise humaine : chacun était si persuadé que le palais était affreux, que l'Exposition était une affaire manquée, qu'au jour de l'ouverture il n'y avait pas un seul spectateur qui ne haussât les épaules et ne se gaudît amèrement aux dépens de ce pauvre M. Le Play (le commissaire général).
Depuis, l'opinion publique a singulièrement changé et maintenant que les constructions s'achèvent, que l'Exposition est près d'être complète, que le parc se débarrasse des monceaux de colis, de wagons et de trucs qui y obstruaient la circulation il y a quelques jours, on revient des préventions exagérées dont la presse s'était fait le trop complaisant écho. De la critique la plus acerbe l'on passe insensiblement à un timide éloge, et bientôt, lorsque l'affluence des étrangers aura désillé les yeux des masses (je ne parle pas des critiques systématiques), vous verrez qu'on ne trouvera plus assez de formules pour célébrer "le grand oeuvre universel".
[...]
Pour en revenir à ma première visite au Champ-de-Mars, voici les impressions qu'elle m'a laissées. Et d'abord, je n'ai point trouvé le "gazomètre" ou plutôt le "chaudron" comme l'appelle la Vie parisienne aussi affreux qu'on a bien voulu nous le représenter. Lorsqu'on arrive au Champ-de-Mars par le pont d'Iéna, l'on a devant soi au delà de la porte principale et de l'allée du velum, au milieu des massifs et des bouquets d'arbres du parc, une immense construction de fortune à peu près elliptique. L'aspect en est vraiment grandiose, mais, je le reconnais, l'uniformité des lignes lui donne quelque chose de monotone. De là à le comparer avec un chaudron et même à un gazomètre, il y a loin. Le Parisien exigeant et trop souvent même incompétent pouvait seul ridiculiser ainsi un travail auquel personne ne saurait contester de la grandeur et de la magnificence. Quant au parc, je ne veux en dire ni trop de bien, ni trop de mal; il me faut attendre, pour juger, que les constructions qui s'y élèvent soient terminées, et que la circulation y soit partout facile.
Exposition universelle de 1867.
Les cartes d'entrée. - Les moyens de transport. - Les portes de l'enceinte du Champ-de-Mars.
Il est bon de mettre le public au courant des dispositions réglementaires concernant les entrées et les cartes d'abonnement à l'exposition universelle, d'indiquer les divers moyens de transport pour arriver au Champ-de-Mars, et de bien préciser les portes qui, d'après leur orientation, se prêtent à faciliter ou à abréger l'accès de l'enceinte du parc réservé et du palais de l'exposition.
Les prix sont fixés ainsi qu'il suit :
Des billets de semaine sont en outre délivrés au prix de 6 fr. Ces billets donnent les mêmes droits d'entrée que les cartes d'abonnement, et ne seront remis qu'aux personnes qui présenteront leur portrait-carte. Le bureau des cartes d'abonnement est établi au palais de l'industrie (Champs-Elysées, porte no IV). Celui des billets de semaine, au Champ-de-Mars, avenue de Labourdonnaye, pavillon du commissariat-général.
Les moyens de transport sont :
Les portes desservies par les omnibus sont les portes de Lamothe-Piquet (Ecole-Militaire) et celles du pont d'Iéna. Les portes qui seront les moins encombrées seront celles de l'avenue de Suffren. Les personnes qui ne comptent pas avec le temps et que 1000 mètres de chemin en plus ne fatiguent pas, feront bien d'arriver à l'exposition par cette porte, si elles désirent éviter la foule.
France
Je suis allé hier à la cérémonie, c'est-à-dire à la distribution des récompenses aux exposants. Quelle fournaise! C'est la première fois que j'assiste à une fête officielle, j'avoue que j'en suis revenu très peu satisfait. Le coup d'oeil offert par la salle, tapissée de milliers de têtes, était splendide; je n'en dirai pas autant de celui présenté par la cour; ces costumes et ces uniformes peuvent être fort beaux le soir, à la lumière du gaz, mais enplein soleil, c'est bien différent; il n'est point flatteur, le soleil, et n'a pas la moindre pitié des majestés; c'est un démagogue de la pire espèce, un réaliste pour tout dire.
Lorsque toute la cour eut pris place, George Haini, le chef de l'Opéra, donna le signal et la cantate de Rossini fut attaquée audacieusement. Audacieusement, c'est le mot. Quel morceau! quelle musique! c'était à se croire en plein hippodrome. Puis pour comble d'originalité, on entend sonner les cloches à toute volée; un véritable canon gronde; enfin, un final assourdissant, à en faire fuir le diable. Oh! s'écrie un voisin évidemment étranger en se bouchant les oreilles, on m'avait dit que Rossini était un musicien, ce n'est qu'un fendeur de cloches et un artilleur! Mais après ce savant vacarme, quel silence! Oh! maître, quel châtiment mérité. Du reste, demandez à l'ombre de Guillaume Tell.
Le discours qu'a prononcé l'empereur à la distribution des récompenses de l'exposition a été avant tout ce qu'il pouvait être dans la circonstance : la glorification du travail et de la France. On ne saurait nier en effet les progrès incessants faits par la science et l'industrie. On ne saurait également méconnaître que des grandes réunions comme celles auxquelles donnent lieu les expositions n'enfantent des pensées de concorde et de civilisation. Mais l'empereur, croyons-nous, a attaché trop d'importance aux visites de souverains. Pour nous, les visites des peuples offrent un spectacle encore plus intéressant. En effet, nous espérons davantage des rapports internationaux entre citoyens de l'armée du travail que des rapports entre princes. Nos intérêts à nous, peuples, sont au fond identiques; ceux de nos gouvernants sont, au contraire, tout différents, et, pour les satisfaire, il arrive souvent que nous ayons à en pâtir.
Le cérémonial qui avait servi pour la réception du czar avait été ordonné pour la réception du sultan. Il était dans la voiture qui avait amené les deux souverains. L'empereur avait, selon l'usage, cédé la droite au sultan, qui avait en face de lui le prince Napoléon. Fuad Pacha était le quatrième et faisait fonction d'interprète, car le sultan ne connaît pas la langue française. La présence du prince Napoléon a été remarquée, parce qu'on sait qu'il était hors de France, lors de la visite des souverains de Prusse et de Russie.
Abdul-Azis était en grand uniforme de général, la proitrine constellée de diamants, de décorations, de broderies d'or, recouvertes du grand cordon de la légion d'honneur. Il avait sur la tête le simple fez sans ornement. Son visage est large et court; une barbe noire, épaisse, mais courte, donne à sa physionomie un aspect dur, si le regard n'en adoucissait l'expression. Il paraissait très satisfait de l'accueil qu'il recevait et des hourrah qu'il entendait sur son passage. Je l'ai vu porter la main à son fez et faire, en guise de salutation, le salut militaire de la main.
Les personnes de la suite, qui se trouvaient dans les autres berlines, regardaient avidement la foule et les monuments, et leurs figures exprimaient une naïve curiosité. Vous trouverez au Moniteur les détails officiels les plus complets.
France
(Correspondance particulière du Journal de Genève).
Paris, 2 juillet.
Les heureux privilégiés qui ont assisté hier à la solennité des Champs-Elysées s'accordent à dire que cette cérémonie a offert un coup d'oeil vraiment extraordinaire. On n'imagine rien de plus splendide ni de plus imposant. L'or, les fleurs, la pourpre, le velours; des habits brodés, des uniformes brillants, des toilettes éblouissantes; des personnages éminents, des princes, des rois, des empereurs. Et voilà plus qu'il n'en faut pour donner à la fête d'hier un caractère vraiment exceptionnel.
Il faut savoir rendre justice à tout le monde. Ceux qui ont distribué les places et organisé le service méritent une mention d'honneur. Plus de seize mille personnes munies de cartes ont pu trouver sans trop de difficulté place dans des stalles numérotées. Cette partie, de beaucoup la plus difficultueuse dans les cérémonies publiques, a marché sans encombre: c'est un des nombreux problèmes que l'Exposition universelle aura résolus entre tant d'autres qui passent pour plus importants.
Le cortège a été magnifique. Celui de l'empereur marchait devant. Le prince Napoléon était dans le carrosse impérial. On avait calculé la sortie du sultan de manière qu'il pût rejoindre le cortège impérial sur la place de la Concorde. Tout a été ménagé au point de vue de l'étiquette, car vous saurez qu'Abd-ul-Aziz se montre sur ce point fort chatouilleux. C'est ainsi qu'on le dit très affecté de cette circonstance, en apparence fort indifférente, que la grande revue militaire commandée en son honneur aura lieu aux Champs-Elysées, au lieu d'avoir lieu au bois de Boulogne. Le sultan tient expressément à être traité comme le tsar. Pourquoi ne pas rassembler les troupes au champ de courses, comme on l'a fait pour l'empereur de Russie ?
A l'entrée de LL.MM. dans la salle, de chaleureuses acclamations se sont fait entendre. Le prince impérial, qui reparaissait pour la première fois dans les fêtes depuis son indisposition, a été particulièrement applaudi. Le sultan a pris ces applaudissements pour un hommage rendu à Sa Hautesse et a vivement remercié du geste l'assistance étonnée de tant d'effusion. Je dois vous dire au surplus que la physionomie jeune et grave du padischah est fort avenante et que le commandeur des croyants a pour ainsi dire subjugué les sceptiques Parisiens. On regarde Abd-ul-Aziz avec curiosité, mais avec une curiosité sympathique.
[...]
L'empereur Napoléon a lu son discours d'une voix ferme et accentuée qui frappait d'autant plus que le visage du souverain portait les traces d'une fatigue visible. [...] Le Constitutionnel, dans un de ses accès de lyrisme,dont il est atteint à chaque fois que l'empereur prend la parole, appelle ce matin Napoléon III du beau nom de "Marc-Aurèle chrétien". J'aimerais mieux reprendre le mot de M. Sainte-Beuve dans son récent et célèbre discours, et dire de l'empereur des français que c'est un "socialiste éminent". Je crois qu'il est impossible de contester à Napoléon III cette qualification après le discours humanitaire de la séance solennelle d'hier.
[...]
Il y avait dans l'objet même de l'exposition, dans le local choisi, dans la notoriété acquise, tous les éléments d'un grand succès, d'autant plus légitime qu'aucun mélange ne l'eût altéré. La commission eût pu faire brillamment les choses sans cesser de les faire dignement. L'intrusion d'associés à un titre quelconque a créé d'autres droits et par suite d'autres devoirs; il s'est agi de leur donner à gagner et de les empêcher de perdre. L'exploitation est née alors, et l'exploitation a peu de scrupules sur les moyens qu'elle emploie; elle se tient pour justifiée dès qu'elle se fait de l'argent. De là les spectacles équivoques qu'offre au public sensé le palais de l'exposition, et une suite de tributs entés les uns sur les autres et raffinés jusqu'au génie.
Le plus onéreux de ces tributs est le loyer de l'espace concédé aux exposans. Il en a été de ces concessions comme des terrains à bâtir distribués dans Paris, où le prix du mètre superficiel varie suivant les quartiers. Tel coin favorisé n'a été enlevé qu'au feu des enchères, et il a fallu y ajouter les charges non moins lourdes d'une appropriation déterminée. On prétend qu'une exposition est pour ceux qui y figurent une source de profits, et qu'il est juste de prélever d'avance sur ces profits une sorte de dîme pour couvrir une partie des frais généraux. Il y a là une illusion. Le fait est que ces grands étalages sont, pour la majorité des exposans, une dépense, une forte dépense en pure perte. Ils y souscrivent pour divers motifs, dont les moins puissants ne sont pas l'appel bruyant et souvent les sommations qu'on leur adresse. L'esprit d'imitation, une bouffée de vanité, l'espoir d'une médaille achèvent de les décider. On a une vitrine parce que les concurrens ont la leur et que même sur ce terrain on veut leur tenir tête; mais c'est au fond un souci qu'on ne cherche pas et dont on s'affranchirait volontiers. Une seule catégorie, quand on consent à l'admettre, trouve dans une exposition des profits directs : c'est celle des détenteurs de seconde main qui débitent ce que les autres fabriquent, et pour qui une place au palais du Champ de Mars est l'équivalent d'une annonce permanente sur la quatrième page des journaux. Pour cette catégorie d'exposants, l'espace n'est jamais trop cher, et quel plaisir on éprouve à les surfaire! Ce sont des parasites après tout; ils ont dû payer comme tels. Serait-ce également à ce titre qu'ils occupent la tête de colonne au seuil même du vestibule d'honneur ? Voilà où l'excès commence, quelque prix qu'ils aient pu y mettre. Il n'est pas bon que, dès le premier aspect, une exposition sérieuse puisse être confondue avec une suite de magasins de nouveautés; à le faire, elle déroge et déchoit. [...]
