Journal de Genè octobre 1851


ANGLETERRE

Clôture de l'exposition universelle.

Londres, 12 octobre. (Correspondance particulière du Journal de Genève)- La grande exposition industrielle de Londres est terminée; elle vient d'être close hier au soir pour le public, et c'est sous le coup de l'émotion qui s'est emparée de tous les coeurs à la suite de ce grand événement que je prends la plume pour vous écrire. Ah! qui ne se serait senti touché, ému, à la vue d'un pareil spectacle, à la vue d'une population deux fois aussi nombreuse que celle de notre ville, éclatant au nom de sa souveraine en un transport d'unanimes bravos ! Honneur et longue vie à la nation qui a su se donner des institutions, lesquelles ont résisté de la sorte à l'action destructive du temps ! Honneur surtout au peuple qui sait honorer ses lois en les respectant!

Depuis une semaine environ, la préoccupation presque exclusive de Londres était la clôture de l'exposition, qui n'avait plus désormais que si peu de jours d'existence. Chacun se rendait au palais de Cristal jeter encore un regard sur ces merveilles réunies, leur dire un suprême adieu! Les chemins de fer avaient, pour la plupart, baissé leurs prix de moitié; ils avaient annoncé des trains de nuit,et, de la sorte, huit jours durant, ils jetèrent dans Londres des flots d'une population venant des comtés même les plus éloignés. [...]

Enfin, le dernier jour arriva, et, comme si la nature elle-même eût voulu prendre sa part dans la solennité et rendre hommage aux travaux des hommes, le temps, qui avait été depuis longtemps sombre et pluvieux, s'éclaircit soudain, un vent frais balaya les nuages, et le plus beau soleil vint projeter une dernière fois ses doux et clairs rayons au travers des glaces du palais. Dès le matin, gardiens et exposants, chacun était à son poste, et des hommes placés à l'entrée de Hyde Park distribuaient aux passants un petit poème [...] qui invitait aux plus nobles sentiments, et, entre autres, à la vraie fraternité entre les hommes, fraternité dont l'exposition universelle venait d'être la plus haute expression.

Je me rendis au palais de cristal vers deux heures; il n'était pas encore encombré comme il l'avait été les jours précédents, le prix d'entrée était plus élevé; peu à peu la foule arriva, se groupant plus particulièrement dans le centre de l'édifice, autour du grand bassin; on a calculé qu'au moment de la clôture il devait y avoir cinquante mille personnes présentes. L'horloge sonna quatre heures et demie, cinq heures était le terme fatal; chacun attendait avec une sorte d'angoisse fiévreuse; cinq minutes avant cinq heures le jet d'eau cessa de jaillir; enfin la cloche frappa un coup, puis deux, à peine le cinquième a-t-il cessé de retentir que des drapeaux s'agitent au coin des quatre galeries de transept, et des choeurs de femmes entonnent le God save the Queen, accompagnés du grand orgue qui leur donne le ton. [...]

C'en est donc fait; d'ici à peu de mois l'herbe recommencera à pousser sur le lieu où s'élève ce merveilleux palais, qui semble avoir été bâti par la main des fées; l'exposition elle-même ne sera plus qu'un souvenir dans la mémoire des hommes. Je ne sais si la génération qui suivra la nôtre tentera de renouveler ce que l'année 1851 a vu exécuter; d'ici là l'industrie ne saurait manquer de progresser en continuant à développer les merveilleuses inventions de notre siècle; comme artistes, nos successeurs nous seront-ils supérieurs ? J'en doute; ils seront, je le crains plutôt, même encore au-dessous de la génération présente, comme nous sommes demeurés nous-mêmes au-dessous de nos devanciers. Qu'on se figure, en effet, ce qu'aurait été une exposition faite à Venise par exemple dans le temps de la Renaissance [...]

L'exposition de Londres, néanmoins, aura un grand résultat qu'il est facile à chacun de prévoir; elle a déjà eu un retentissement immense; il y quelque deux mois, qu'arrivèrent ici quatre pauvres chefs indiens: ils avaient entendu dire qu'à Londres se tenait la foire de toutes les nations; en hâte ils rassemblèrent quelques menus objets d'écorce brodée et de verroterie, mettant, dirent-ils, en commun leurs derniers écus, pour venir essayer de tenir encore une fois leur place parmi le reste des nations du globe; ils apportaient avec eux des calumets de paix, qui furent admis dans l'exposition, de même qu'une broderie exécutée par une jeune fille de leur nation: c'était une housse en drap rouge, brodée pour être offerte à son amant par une Indienne de seize ans, laquelle habitait à quelques centaines de lieues des chutes de Saint-Antoine, et n'avait, assurèrent les chefs, jamais eu l'occasion de voir le visage de l'homme pâle, ni aucun modèle pour se guider, sinon les fleurs de ses prairies; [...] J'ai vu ces pauvres Indiens chez Catlin, auprès duquel ils s'étaient rendus pour implorer son assistance, trompés qu'ils avaient été dans leur attente; ils vendaient leur modeste cargaison à grands rabais, n'aspirant qu'à retrouver de l'argent, assez pour retourner dans leur forêt natale; ils avaient l'air misérables au plus haut point. Hélas! Dis-je à Catlin, ils sont bien malheureux ces pauvres sauvages d'Amérique! Dieu sait si dans cent ans il en existera encore un seul dans tous les Etats-Unis! -Cent ans ? me répondit Catlin; vous prenez là un terme bien éloigné; -dites plutôt cinquante ans. [...]



CONFEDERATION SUISSE

Genève, 24 octobre 1851

Exposition universelle de Londres.

Récompenses décernées aux Exposants suisses.

J'emprunte aux journaux anglais qui viennent de paraître les listes des médailles ou des mentions honorables accordées à la Suisse. On peut voir déjà, d'après quelques articles publiés par les journaux français, le Constitutionnel et les Débats, que la grande médaille n'est en réalité qu'une médaille exceptionnelle; car, d'après les instructions formelles de la commission royale, qui lui avaient été en quelque sorte imposées par les exigences du commerce anglais, aucune médaille de premier ordre ne devait être donnée pour le mérite de la bonne fabrication. Ce n'est point cependant, comme le répètent à l'envi tous les journaux français, par crainte de l'industrie française que les fabricants anglais ont imposé cette condition: sans doute cette supposition chatouille fort agréablement la vanité des exposants de la France; mais ceux qui connaissent l'Angleterre et qui ont interrogé les fabricants anglais savent, à n'en pas douter, que le principal motif a été le sentiment de rivalité d'Anglais à Anglais. Ainsi il y a, à Manchester et à Glasgow, quelques maisons colossales pour la fabrication des fils de coton , des tissés et des toiles peintes: or, chacune de ces maisons redoute cent fois plus ses concurrents anglais que les Français, et comme une première médaille ne pouvait être donnée à tous, ils ont préféré qu'elle ne fût donnée à personne, car ils ne voulaient pas soumettre l'appréciation d'une supériorité quelconque entre eux à un jury, composé nécessairement de juges qui pouvaient se tromper [...]

On m'a dit que, pour les cotons, les soieries, les broderies et la teinture en rouge, la Suisse aurait obtenu des grandes médailles, si on en eût accordé. Il en eût été de même pour les chronomètres. Tous ces produits rentraient dans la catégorie des exclusions pour la Médaille du Conseil des Présidents, comme l'appellent les Anglais. On m'a dit aussi que les jurys en avaient demandé et obtenu plusieurs, que la commission des présidents a annulées impitoyablement.

Les deux médailles de première classe conservées à la Suisse ont été accordées à M. Daguet, de Soleure, fabricant de verres pour l'optique, et à M. Lutz, de Genève, fabricant de spiraux; c'est assez dire que ces artistes ont mis à l'exposition des produits qui, par des qualités spéciales, étaient tout à fait hors de ligne.

Ainsi, pour la pureté, la transparence, la pesanteur spécifique, aucun fabricant n'a exposé, dit-on, des verres comparables à ceux de M. Daguet. [...]

De même, je lis, à côté du nom de M. Lutz, dans les comptes rendus anglais, que ses spiraux ont résisté victorieusement à tous les essais du jury, en les chauffant, les étirant ou les contournant, et comme les plus savants auteurs qui ont écrit sur l'horlogerie sont d'accord pour reconnaître que le spiral est la partie la plus essentielle des montres et des chronomètres, on doit admettre que des spiraux qui jouissent de qualités aussi nouvelles que remarquables sont une découverte infiniment précieuse pour l'horlogerie et les arts ou les sciences qui en dépendent.