Prix des billets d'entrée et affluence des visiteurs à Londres.
Arrangement forfaitaire pour le voyage Paris-Londres.
Arrivée d'un navire turc chargé de marchandises.
Inquiétude des habitants de Londres devant l'affluence d'étrangers.
Description de la représentation suisse à l'exposition.
Description de l'atmosphère de l'exposition.
Organisation générale de la présentation des objets.
- L'affluence pour acheter des billets de saison pour l'exposition est telle que le prix en a été haussé à quatre livres (100 francs) pour les messieurs et trois livres pour les dames. Le bâtiment était interdit à tous les visiteurs à partir d'aujourd'hui 28 avril. Par suite d'un arrangement entre les chemins du Nord et d'Amiens et Boulogne avec le South-Eastern-Railway, il sera établi un service de convois correspondant avec les marées, de telle sorte que le trajet sur mer sera de deux heures, et qu'en partant dans la matinée de Londres on sera le soir à Paris. La reine donnera des fêtes brillantes, et toute l'aristocratie suivra probablement son exemple.
- Le Times publie le programme de l'ouverture de l'exposition; ce sera une pompe à la fois militaire, diplomatique et religieuse.
PARIS
- Londres regorge déjà d'étrangers , mais on pourra faire le voyage à bas prix. Plusieurs compagnies se forment en ce moment, et elles vont lancer leurs prospectus. En voici un qui n'est pas encore public, mais dont j'ai relevé quelques détails. Ils m'ont paru curieux.
Une semaine à Londres pour 150 fr. Vous faites le voyage par les secondes places du chemin de fer. A votre arrivée, on vous donne, non loin du palais de l'Exposition, près des jardins de Cremorne, dans un très bel hôtel, une chambre ainsi meublée: lit avec trois matelas (j'extrais textuellement), oreillers, couvertures, etc. lavabo, tables, chaises, bougeoir et lumières, linge complet; plus un déjeuner composé de deux plats au choix, pain, thé ou café, le tout entre 9 heures et midi; vous pouvez dîner à l'heure qu'il vous plaît, c'est-à-dire de 2 à 8 heures, avec potage, trois plats au choix, un dessert; ajoutez à cela un billet d'entrée à l'exposition, promenades organisées à tous les moments, collections, etc., et interprètes ! Le tout pour environ 20 fr. par jour, aller et retour, et à Londres ! C'est à ne pas y croire.
LONDRES
- Le steamer de guerre turc, le Feiza Baari (écumeur de mer), portant le pavillon de S.E. le vice-amiral Moustafa-Pacha, est arrivé à Southampton le 26, après avoir salué à Spithead l'escadre anglaise, qui y est depuis quelques mois. Il apporte 207 colis pour l'exposition , valant deux millions et demi et consistant surtout en soieries, en draps turcs, en broderies, tapis de Melemen et de Koniah, et en armes magnifiques; ces objets se répartiront sur une surface de 5000 pieds carrés. De nombreux hauts fonctionnaires turcs, le beau-frère du sultan, Djemaleddin-Pacha, le nouvel ambassadeur à Londres, etc., étaient à bord du Feiza Baari. Plusieurs officiers parlent couramment le français et l'anglais, on ne voit point de turban, tous ont le fez rouge. Le lord-maire et la municipalité de Southampton donnaient un grand banquet, le 30 avril, à leurs hôtes ottomans.
- Une foule d'étrangers se voient déjà à Londres et encombrent Oxford et Regents Street, Piccadilly, le Strand, Waterloo-Place, et se reconnaissent surtout à leurs moustaches et à leurs barbes. Les journaux publient des articles peu rassurants, non pour prévenir contre les révolutions que l'on appréhendait, mais bien "contre le chiffre énorme de petits larcins et contre la mode désordonnée de butiner et de piller." qu'ils attendent de la part des filous accomplis de tout le monde civilisé.
CONFEDERATION SUISSE
Genève, 2 mai 1851
L'exposition suisse à Londres.
C'est hier qu'a dû être solennellement inaugurée, en présence de la reine Victoria, du prince Albert, des ministres d'Etat, des ambassadeurs étrangers et des hauts dignitaires de l'Eglise anglicane, l'ouverture de cet immense et encore, à plusieurs égards, mystérieux palais de cristal. Le programme de l'ouverture est connu depuis quelques jours; cependant, n'anticipons pas sur ce que le courrier prochain peut déjà nous apporter de définitif au sujet de ces formalités éclatantes et splendides, de ces choeurs recevant la reine au chant de "God save the Queen", de ces discours officiels, et du texte même de la prière de l'archevêque de Cantorbery. Nous ne connaissons également que le bord de cette coupe de magnificences et de surprises inouïes du palais de cristal; ce que la renommée a publié jusqu'ici par celle de ses trompettes qu'on nomme l'indiscrétion n'est sans doute qu'un faible avant-coureur du concert qui doit arriver sur le continent par toutes les voies du journalisme et des communications privées. Cependant, comme la variété des détails à donner sur les cinq parties du monde pourra, durant les premiers jours, ne pas laisser la place que nous désirerions aux descriptions des objets d'industrie suisse, nous ne craignons pas d'anticiper sous ce rapport, et d'extraire pour nos lecteurs quelques jugements détaillés, portés par un journal anglais sur les fabrications de notre pays.
Le visiteur auquel ces détails sont dus se fraie laborieusement sa route au milieu de la cohue et de l'agitation des travailleurs dans l'édifice; et trouve à y appliquer deux vers de Virgile destinés à peindre primitivement le travail et le bruit des Tyriens construisant à la fois par tous les côtés Carthage leur chef d'oeuvre. Il admire les arbres énormes resté prisonniers dans le palais, et cite le mot de M. Paxton, que ce sont " les plus grandes plantes que l'on ait jamais mises sous verre." Les Suisses étaient encore à l'oeuvre, lorsque le visiteur entra dans leur territoire, et ce qui attire tout d'abord le regard, c'est l'éclat des soieries. Ce sont des genres simples et utiles, et non pas des étoffes de luxe uniquement, dont Lyon a toujours la palme. Mais les couleurs sont pures et brillantes, le tissu est irréprochable, et peut être sûr de lutter avec avantage contre toutes les fabrications analogues d'autres pays.
Peu de choses, en effet, sont aussi dignes de remarque que les progrès rapides de la Suisse dans le tissage de la soie depuis l'année 1815. Les échantillons exposés viennent surtout d'un petit village sur les bords du lac de Zürich, où, quarante ans en arrière, il ne se touvait pas une seule manufacture de soieries, tandis qu'il y en a maintenant quinze, et que de nouvelles se bâtissent. Ces manufacturiers croient pouvoir se présenter avantageusememt sur tous les marchés du monde, parce que la main d'oeuvre est à bon marché chez eux, l'eau pure et bonne pour la teinture, et qu'ils sont voisins de l'Italie, d'où se tire la matière première. En fait de rubans, les fabriques de Bâle ont un succès déclaré, non seulement pour la qualité, mais aussi pour la beauté des dessins. Les broderies sur soie et sur mousseline, des paysannes suisses, vont jusqu'au merveilleux. Il y a un mouchoir de batiste brodé à l'aiguille, où le goût, l'élégance, la perfection du travail sont d'un mérite égal. Des broderies de soie fine, le plus difficile de tous les genres pour l'aiguille, sont dans le même cas; à peine si l'on en voit les dessins, à moins qu'on les regarde contre le jour, où les dessins apparaissent alors avec toute la netteté de véritables gravures. Sur un mouchoir de soie blanche est tracé le sujet d'une fenêtre ouverte supportant un vase de fleurs brodées en couleurs si naturelles qu'on douterait de leur caractère artificiel, si ce n'était leur extrême petitesse. La perfection à laquelle les bois sculptés sont portés dans nos régions montagneuses ne peut être comprise par ceux qui n'ont vu jusqu'ici que les objets exposés dans les magasins; les causes qui ont amené ce résultat ne sont pas moins curieuses."Quand les Alpes ont revêtu leur blanc vêtement d'hiver, que les valleés sont sous la neige, et les passages des montagnes impraticables, le paysan suisse donne du repos à ses poumons, qui ont beaucoup chanté le Ranz des vaches, et à ses jambes qui ont poursuivi le chamois; alors, adossé au poêle de son chalet, tenant un de ces blocs de bouleau tendre dont la bienfaisante nature l'a pourvu, il imite l'Américain et chasse l'ennui en maniant un couteau ou un canif; mais quelle différence ! Pendant que le Yankee coupache, le Suisse cisèle et produit ces élégants ornements dont on voit quelques-uns à l'exposition. Nous avons vu une rose qui paraît vivre et embaumer, une statuette pleine d'aisance et de fini, des services pour la salade, avec les manches sculptés en forme de serpents ou de fleurs. En somme, les envois suisses sont dignes d'avoir leur place dans la revue du monde. Les visiteurs varieront de goût. Les utilitaires se délasseront au milieu des locomotives et des charrues à vapeur, les savants courront aux télégraphes électriques, le soldat fera des temps d'arrêt devant les fusils et les pistolets de toutes les latitudes, de Dublin à Delhi; mais l'homme de goût donnera son temps à ce paisible domaine, et méditera les causes qui ont pu amener un développement si remarquable de la faculté artistique chez des montagnards suisses peu instruits."
Nous n'avons pas voulu priver nos lecteurs de ce dernier filet de poésie au sujet des vallées suisses, des chalets, et de cet être complexe et un peu imaginaire, le chasseur-sculpteur-chanteur. Mais un étranger bienveillant n'est peut-être pas tenu à la rigueur de savoir que le principe de la division du travail a pu pénétrer jusque dans les valleés de l'Oberland, et que leurs flancs, sans doute fort pittoresques, participent à un aussi haut degré des passions de notre siècle que Paris ou Manchester, et n'ont plus la simplicité des Alpes des idylles.
Le témoignage rendu au sens des beaux-arts chez nos paysans suisses, nous a fait plaisir; nous espérons que, dans un prochain article, l'observateur anglais descendra dans la plaine. L'horlogerie et la bijouterie de Genève n'étaient sans doute pas encore exposées, sans quoi nous aurions trouvé leur mention à peu de distance du mouchoir de batiste et des cuillers de bois. Nous espérons recevoir là-dessus des détails intéressants, et nous les transmettrons d'autant plus volontiers à nos lecteurs, que les journaux français, sans en excepter les Débats, glissent avec un merveilleux mutisme sur tout ce qui pourrait jouir des mêmes éloges que la fabrique de Paris.
LONDRES
Exposition.- L'immensité de l'édifice et des objets à voir est telle que, pour une observation superficielle de l'ensemble, plusieurs jours sont nécessaires; les comptes- rendus fidèles ne pourront donc arriver que lentement. La foule n'est point si incroyable qu'on l'avait supposée: il n'y a jamais eu plus de 16 000 visiteurs dans l'édifice samedi dernier; mais la grande difficulté, ou plutôt l'impossible, c'est de faire sortir tout le monde à six heures, comme l'exigerait le règlement. Les jours sont longs, et quand toute cette foule, qui a bien dîné, s'est mise commodément à satisfaire sa curiosité sur un million d'objets, elle devient sourde aux avertissements de la cloche et des gardiens, et très-difficile à pousser du côté des portes. (...)