Le projet JITOL Médic. Evaluation et analyse des formes de
communication à distance entre experts[1].
Mots clés
Formation à distance
Nouvelles technologies de la communication et de l'information (NTCI)
Communication médiatisée
Echanges entre experts
Diabète
Key words
Distance learning
New information and communication technologies
Computer mediated Communication (CMC)
Pears communication
Diabetes
Le
projet JITOL a été l'un des 22 projets du programme communautaire
européen DELTA (Development of European Learning through Technological
Advance, phase II, 1992-1994). Celui-ci avait pour mission d'encourager et
d'expérimenter des systèmes de formation à distance
utilisant les nouvelles technologies de la communication. Le projet a
réuni 12 partenaires européens de huit nationalités
différentes et était coordonné par Neurope Lab (Archamps,
France). La participation suisse, financée par l'Office
Fédéral pour l'Education et la Science (Berne), a
rassemblé quatre institutions genevoises: TECFA (l'Unité des
technologies éducatives de la FAPSE), le Centre universitaire
d'informatique (CUI), l'Unité de traitement et d'enseignement pour
diabétiques (UTED, Hôpital cantonal) et le Centre d'informatique
pédagogique (CIP, DIP). Les travaux qui ont débuté en 1992
et se sont terminés en septembre 1994 pour les participants suisses, en
décembre 1994 pour les autres partenaires.
La philosophie du projet consistait à mettre en réseau des
membres d'une communauté scientifique et/ou professionnelle et de
développer entre eux des interactions aux fins d'éducation et de
formation. Les participants sont donc considérés comme des
apprenants autant que comme des producteurs de savoir ou de connaissances.
C'est dire que le caractère statique et figé des rôles
définis dans un tutorat à distance classique se trouve
fondamentalement modifié, chaque intervenant pouvant selon les
circonstances (thème traité, intérêt personnel,
disponibilité du moment, etc.) adopter l'un et/ou l'autre de ces
rôles. En conséquence, une seconde particularité de JITOL
réside dans la conception même des bases de connaissances
disponibles dans le système. Celles-ci sont évolutives: elles
sont en effet alimentées et remises à jour
régulièrement sur la base des interventions et des
échanges entre les participants. Ce processus de traitement et de
systématisation de l'information échangée - la
"réification" - permet une évolution constante du savoir
disponible et donne aux banques de donnés leur aspect dynamique.
JITOL a été simultanément expérimenté dans
trois secteurs professionnels différents: la formation d'enseignants,
l'entreprise, notamment la banque et les centres hospitaliers
spécialisés en diabétologie. Enfin, en Suisse, le projet a
fait l'objet d'une quatrième expérimentation destinée
à favoriser d'une part, les échanges entre enseignants et,
d'autre part, la correspondance scolaire.
L'obsolescence
des connaissances médicales est rapide: dix ans suffisent à
renouveler l'arsenal thérapeutique d'un médecin
généraliste. De plus, la somme d'informations et de connaissances
(littérature scientifiques, congrès, séminaires, banques
de données, systèmes experts, etc.) est abondante. Il devient
donc difficile pour le médecin d'intégrer harmonieusement la
formation et l'information indispensables à sa pratique
professionnelle.
Mais quand il cherche à s'informer, le praticien rencontre un autre
problème. Il existe en effet deux types de savoir[2]. Le premier est un savoir de type scientifique, strictement
défini, structuré et validé, disponible à travers
les différents systèmes de diffusion des connaissances
évoqués ci-dessus. Le second, plus diffus, est un savoir intuitif
lié à l'expérience et donc à l'expertise des
praticiens. Il s'agit d'un savoir non encore validé, non
structuré selon les règles épistémologiques du
champ disciplinaire concerné. Lié à l'expertise d'une
personne et donc à la personne même de l'expert, il demeure le
plus souvent non communicable et indisponible pour la communauté
scientifique.
Aussi faut-il, pour permettre l'accès à des savoir plus proches
de la pratique professionnelle, imaginer de nouveaux moyens, plus flexibles
mais aussi plus évolutifs. JITOL Médic a constitué une
tentative de réponse à ces défis.
Un
réseau européen d'experts médicaux
JITOL Médic se proposait de tester un nouveau mode d'échanges
pour le développement personnel et professionnel de soignants
spécialisés en podologie diabétique. Il s'agissait d'un
environnement de communication et d'apprentissage à distance,
composé:
1. de 5 unités hospitalières européennes (Barcelone,
Florence, Genève, Paris et Nancy) reliées entre elles par un
réseau informatique;
2. des interactions entre les soignants de ces unités sous forme de
débats électroniques asynchrones sur différents
thèmes spécialisés;
3. d'une représentation de ces débats permettant d'établir
progressivement un "carnet d'expériences et de savoir-faire" relatif
à la podologie diabétique.
Ajoutons que l'UTED de Genève, dont la préoccupation pour
l'éducation des patients est constante[3], est à l'origine de ce réseau et en
assuré la coordination. Enfin, l'anglais a été choisi
comme langue de travail et de communication.
Connexion et logiciel de communication
Chaque unité participante a été équipée d'un
PC (486), d'un grand écran et d'un modem permettant d'accéder au
serveur situé à Neurope Lab, le centre opérationnel du
projet. Quant au logiciel de communication, il a été
développé pour l'environnement Windows; il est constitué
de quatre fenêtres, désignées par leur position cardinale,
chacune d'elles hébergeant une des activités indispensables au
processus de communication et d'apprentissage.
La fenêtre nord-ouest (public knowledge) offre une base de
ressources-connaissances constituée partiellement par une information de
base, le carnet de savoir faire et les informations extraites des
échanges à travers le processus de réification. La
fenêtre nord-est abrite les débats publics: l'utilisateur y
confronte avec ses partenaires ses expériences, ses savoir-faire,
à propos des thèmes sélectionnés. Dans la
fenêtre sud-ouest, l'usager peut prendre des notes personnelles et/ou
recopier des extraits de la base ainsi que des débats publics. Il s'agit
donc d'un bloc-notes personnel. Enfin la quatrième fenêtre
(sud-est) est réservée aux échanges de correspondance
privée.
L'interface de communication offre donc dans chaque fenêtre une
fonctionnalité informatique connue et relativement triviale aujourd'hui:
hypertexte et hypermédia (N.-O.), conférence électronique
(N.-E.), éditeur et traitement de texte (S.-O.) et courrier
électronique (S.-E.). Telle est la configuration de base: à
l'écran, les quatre fenêtres apparaissent simultanément
comme le montre l'illustration 1 mais, conformément à la logique
de l'environnement Windows, la fenêtre active peut être agrandie
pour offrir à l'utilisateur un maximum de confort.
Entre
la base de ressources-connaissances et les débats publics, les liens
thématiques sont évidemment étroits. Autrement, comment
concevoir que les échanges qui prennent place dans ces derniers puissent
nourrir la première ? Les mêmes thèmes - ceux-ci sont
eux-mêmes subdivisés en sujets - se retrouvent donc
abordés selon des angles différents dans chacune de ces deux
fenêtres.
Quatre thèmes ont été proposés:
(1) les "Notions fondamentales" (Basics) abordent les bases de la
podologie diabétique;
(2) le "Dossier médical informatisé" constitue une tentative de
mise au point d'un dossier médical informatisé pour la podologie
diabétique;
(3) les "Aspects cliniques du pied diabétique" et (4) les "Questions de
communication et d'éducation" représentent les deux aspects de la
prise en charge des patients diabétiques.
Ces deux derniers thèmes ont été l'objet principal des
débats publics. Plus concrètement, les participants abordent des
sujets tels que ceux-ci: l'attitude à adopter face à un patient
en phase de déni de sa maladie; l'impact de l'utilisation de
diapositives et de l'imagerie médicales sur les patients (motivation ou
frayeur ?); le diagnostic et la chirurgie de l'osteomyelitis, etc.
Parmi ces thèmes, le premier constitue un cas particulier. Il est en
effet construit comme un outil professionnel de formation pour les jeunes
soignants peu familiarisés avec la podologie diabétique. Le
questionnaire à choix multiples et le second sujet du thème qui
présente plus de 25 images typiques de lésions commentées
assurent parfaitement ce rôle.
Le
projet a été développé progressivement selon les
étapes suivantes:
1. constitution du réseau, présentation et explicitation du
projet et de ses objectifs à chacune de ses étapes importantes
(92, 07/93, 02/94);
2. développement de la base de ressources-connaissances initiale (92-93)
et implémentation de l'interface "quatre fenêtres";
3. réception, mise en fonctionnement des postes informatiques dans
chacune des unités et installation des logiciels, base et interface de
communication (04/06 93);
4. déroulement des débats (04/93 à 06/94): de nombreux
problèmes techniques ont retardé le début de
l'expérimentation jusqu'en mars 1994; les premières formes
d'interactions ont été donc été
réalisées en simulation à Archamps lors d'une
réunion de coordination entre partenaires (07/93) et, à la fin
93, ceux qui n'étaient pas encore connectés
décidèrent de communiquer provisoirement par fax.
Nous
n'entrerons pas dans le détail du dispositif d'évaluation. Nous
en rappellerons brièvement quelques traits essentiels. Il a
été conçu comme un processus d'accompagnement continu du
projet et, compte tenu des exigences professionnelles des médecins, il a
été limité à des procédures peu
coûteuses - en temps et travail - pour ces derniers: a)
l'analyse des contenus des messages, b) la capture d'informations sur le flux
et l'activité de communication au sein du réseau, c) un
débat public sur JITOL même, d) des questionnaires
distribués par la poste et par e-mail et enfin, e) l'observation directe
lors des séminaires et des réunions avec l'ensemble des
participants.
Nous présenterons d'abord les conclusions relatives à l'usage de
JITOL Médic. Ensuite, nous développerons les aspects concernant
spécifiquement les problèmes de la communication
médiatisée.
Le
réseau n'était guère homogène, certains des centres
possédant leur spécialité: éducation des
médecins et des patients (Genève), bio-médecine
(Florence), podologie diabétique (Barcelone). Progressivement cette
diversité semble s'être transformée au profit d'une
compréhension commune du projet et les différences se sont
muées en complémentarité enrichissant de facto le
groupe.
Au cours du projet le nombre de participants s'est considérablement
réduit. En été 1993, 36 soignants étaient
pressentis pour participer activement au projet. En réalité, 17
personnes ont utilisé l'environnement JITOL et parmi celles-ci, 11
seulement ont participé aux débats publics.
Cette situation est due à des problèmes d'organisation interne
dans les unités mais aussi, plus que vraisemblablement, aux conditions
techniques de l'expérimentation, d'autant que les participants n'avaient
au départ ni culture ni habitudes (télé)informatiques.
En moyenne, durant la dernière période (dès mars 94), les participants ont consacré une heure/semaine à JITOL, à raison de deux sessions par semaine. Le bloc-notes et le courrier privé ont été peu utilisés: seule la moitié des participants en a fait un usage régulier. Ceux qui grâce à JITOL ont découvert le courrier électronique, l'ont trouvé fort utile. Quant au bloc-notes, il a servi principalement à préparer les interventions des débats publics. C'est donc les deux fenêtres "publiques" qui ont été le plus souvent sollicitées.
En
moyenne, les participants ont consulté la base une fois par semaine et y
ont consacré entre 10 et 20 % du temps passé dans JITOL. Les
principales motivations ont été la curiosité personnelle
et le besoin de trouver de l'information pour les débats, mais rarement
la nécessité de résoudre un problème de la pratique
professionnelle quotidienne. Les thèmes consacrés à
l'éducation et aux aspects cliniques de la neuropathie ont
été les plus fréquemment consultés.
La base a été appréciée: l'information qu'elle
contient est considérée comme intéressante et facile
d'accès. Cependant, certains ont regretté qu'une fonction
d'indexage n'ait pas été prévue pour faciliter la
recherche de l'information à travers les différents modules.
Trois
processus de réification ont été menés à
bien durant l'expérimentation et à chaque fois, les participants
ont reçu une version mise à jour de la base. Cependant, les
usagers ont été peu sensibles à ces modifications sans
doute parce qu'ils accordaient la priorité aux débats. Mais aussi
parce que le contenu de ceux-ci, perçu comme relativement banal et peu
significatif, n'apportait que peu de valeur ajoutée à la base
(cf. Contenus des débats).
En réalité, il semble que le statut de cette base ait toujours
été perçu comme ambigu et les avis recueillis à son
propos sont partagés. Si un tiers des usagers la considère comme
un objectif majeur, un autre tiers lui oppose de fortes réticences,
pensant que seules devraient y figurer des connaissances scientifiquement
validées. Dans ces conditions, le processus de
réification perdrait toute pertinence.
Le problème sous-jacent serait celui de la légitimation
institutionnelle des savoir-faire réifiés en tant que
référentiel possible du savoir; le statut même de ce savoir
expérientiel et le crédit que les scientifiques lui reconnaissent
seraient donc à l'origine de cette difficulté. Le problème
rencontré n'apparaît pas comme une conséquence du
modèle JITOL lui-même mais plutôt d'un comportement
spécifique du milieu médical.
Le
problème de légitimation évoqué ci-dessus constitue
bien une des difficultés d'intégration de JITOL à son
contexte professionnel d'utilisation. L'une des hypothèses initiale
était en effet que JITOL Médic pourrait susciter au sein des
unités un effet de motivation et d'entraînement. Or, l'observation
montre que les utilisateurs sont demeurés relativement isolés
dans leur unité. Pour certains, ce fait est indépendant du
projet: ils travaillaient en effet dans une unité comportant peu ou pas
de spécialistes en diabétologie et, pour eux, l'environnement a
constitué une ouverture aux autres unités. Pour d'autres, on peut
penser que l'unité n'a pas accordé au projet tout le soutien
institutionnel escompté: l'intérêt et la motivation pour
JITOL sont restés le fait d'individus et non de l'unité
elle-même et la participation a été
considérée de facto comme une activité
extra-professionnelle. Par exemple, les participants n'ont pas vu leur taux
d'activité réduit et souvent les chefs d'unité n'ont
prêté que peu d'attention aux débats.
Au départ, l'usage de l'ordinateur ne nous a pas semblé
être un comportement professionnel valorisé au sein de certaines
unités. Cependant, cette attitude s'est modifiée au cours de
l'expérimentation, la participation à un projet européen
apportant dans certains cas une reconnaissance personnelle au sein de
l'institution.
Les
partenaires avaient fort apprécié le logiciel et son interface de
communication lors de leur présentation en juillet 93; ils avaient
été surpris de les découvrir à ce point conviviaux
et faciles à utiliser. Cet avis n'a guère changé
après l'expérimentation, les utilisateurs considèrant que
les quatre fenêtres donnent satisfaction. L'insatisfaction
constatée provient essentiellement des bugs du programme, de la
difficulté à les identifier, à les corriger, et enfin, des
retards pris par le projet pour ces raisons techniques.
Les usagers citent encore fréquemment les difficultés
suivantes:
1. le manque de temps;
2. la langue de travail;
3. le manque de culture informatique rendant difficile la résolution de
problèmes relativement triviaux;
4. l'impossibilité d'installer le logiciel sur réseau local et
donc d'y accéder à partir de plusieurs postes de travail dans la
même unité;
5. l'imposition d'un modem comme unique mode de connexion;
6. la durée des transferts;
7. la perte de messages.
De plus, chaque unité ne possédait qu'un seul PC situé
dans un lieu commun ou dans le bureau de l'un des participants. Dans ces
conditions, il est apparu problématique de faire travailler plusieurs
personnes sur une même machine. On doit donc se demander si un
environnement d'apprentissage personnel peut être partagé et donc
faire l'objet d'une appropriation collective ? Une solution adéquate
serait sans doute l'utilisation d'un ordinateur de type note-book par
personne.
Il important de souligner enfin l'importance d'une participation
régulière: une utilisation efficace de JITOL suppose en effet la
maîtrise des manipulations du hard et du software ainsi que
des règles d'organisation et de structuration des débats. La
pratique seule est susceptible de fixer les apprentissages initiaux et le temps
d'apprentissage dépendra de la culture informatique - computer
literacy - des usagers.
Vu
le caractère européen du projet, l'un des premiers
problèmes a été l'adoption d'une langue commune, ce que
présuppose tout projet de communication. L'acceptation quasiment
"naturelle" de l'anglais n'a pas été sans conséquences
même si ces dernières n'ont pas été
entièrement évaluées au moment du choix. La
nécessité de s'exprimer, par écrit, dans une langue non
native dont en outre la maîtrise n'était pas également
partagée, a obligé les partenaires à limiter leurs
échanges à ce que la connaissance d'un niveau de langue technique
et fonctionnel leur permettait de formuler. Dans ces conditions, on peut
supposer que les intervenants disent ce qu'ils sont capables d'exprimer et non
ce qu'ils voudraient. L'utilisation de l'anglais a d'ailleurs été
signalée par certains comme une des difficultés majeures du
projet. En contrepartie, la contrainte linguistique a produit des textes brefs,
concis et en conséquence, plus faciles à analyser.
Si les intervenants s'expriment dans un style impersonnel,
dépouillé et très technique, la richesse et la
diversité des fonctions de communication s'en trouvent
singulièrement réduites. On identifie par exemple peu
d'interventions caractéristiques des fonctions émotive et
phatique (Jakobson, 1963) et seuls deux intervenants recourent à
d'autres niveaux de langue: style familier, humour et allusions qui font
apparaître une relation personnelle autant que professionnelle. Sans
doute est-ce aussi car les intervenants ont conscience de représenter
leur unité et d'exprimer un point de vue institutionnel autant
- sinon plus - que personnel.
Quant à la langue écrite, elle semble satisfaire les deux tiers
des participants. Pour les autres, la difficulté d'expression pourrait
être attribuée tant à la langue anglaise qu'à la
forme écrite de l'expression ou encore simultanément à ces
deux facteurs.
Entre
juillet 93 et juin 94, 294 messages ont été
échangés à propos des deux principaux thèmes:
éducation et aspects cliniques. Le nombre des échanges en
fonction des trois situations de communication rencontrées mérite
une attention particulière:
1. simulation lors d'une réunion présentielle (1 jour): 79
messages,
2. conférence électronique et fax (6 mois): 134 messages
3. conférence électronique (4 mois) : 81 messages.
Une première lecture de ces données fait apparaître qu'un
quart des échanges a eu lieu en un jour et les trois autres quarts en 10
mois. Un tel résultat ne paraît pas en faveur des
conférence électroniques ! Pourtant l'interprétation
de ces données n'est pas aussi évidente. Il est difficile en
effet de faire une comparaison stricte entre chacune de ces trois
périodes. D'abord les contenus des débats étaient
différents, mais il faut tenir compte surtout de l'importance des
difficultés techniques lors des deux dernières phases. Le budget
temps des usagers étant strictement compté, les heures
passées à résoudre des problèmes d'installation ont
été perdues pour les débats. De plus, une vingtaine de
messages ont disparu lors des transferts. Enfin, durant la dernière
période, la perspective d'arrêter l'expérimentation au
moment où elle démarrait réellement a provoqué chez
les participants une grande déception. Voilà qui pourrait aussi
expliquer que les échanges aient été, durant cette
période, moins nombreux que prévu.
De plus, d'autres facteurs contingents peuvent avoir joué un rôle:
l'accessibilité au poste informatique et sa disposition sur les lieux du
travail, la possibilité d'appropriation du PC, les rapports statutaires
et institutionnels au sein des unités, etc., autant de facteurs que nous
avons déjà évoqués. Si ces données ne
permettent donc pas de prouver l'inefficacité de JITOL Médic,
elles rappellent une fois encore la difficulté de maîtriser
l'impact sur la communication des facteurs extérieurs aux processus de
médiation technologique de celle-ci.
Les participants aux débats sont intervenus de façon très
inégale (cf. Illustration 3). Les données qualitatives peuvent
donner ici encore un éclairage intéressant. Les intervenants sont
au nombre de 11 mais 9 d'entre eux participent régulièrement.
D'un point de vue quantitatif mais aussi qualitatif, 3 personnes semblent avoir
joué un rôle dominant: elles se partagent plus de la moitié
des messages (164) alors que les autres n'en ont envoyé qu'une
dizaine.
Asynchrone,
la communication présente un avantage pour certains: chaque intervention
peut être préparée et faire l'objet de plusieurs relectures
et corrections, ce qu'interdit la communication en temps réel. Il y
aurait donc une contradiction entre la nécessité de proposer de
brèves interventions en direct - hot line,
just-in-time - qui respectent les règles conversationnelles
(Grice, 1975) et la volonté de produire un texte différé
- cold line -, informatif structuré, d'un niveau non
trivial (cf. ci-dessus Réification).
De plus, il faut parfois attendre très longtemps - des semaines et
parfois plus d'un mois[4] - pour obtenir
une réponse. Les délais rompent le rythme de la discussion
d'autant que les interventions de chacun sont présentées
chronologiquement, indépendamment de la structure logique ou
sémantique de celle-ci.
Pour les usagers, le caractère asynchronique des interventions masque la
cohérence argumentative du débat. C'est pourquoi l'équipe
de Neurope Lab a pris deux décisions: d'une part, insérer dans la
base de ressources une représentation graphique du débat sous la
forme d'une chaîne sémantique (cf. illustration 4) et, d'autre
part, obliger les participants à expliciter leur intention de
communication en attribuant à chacune de leurs interventions un label
précisant son statut (question, réponse, éclaircissement,
contre-argument, etc).
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Il
est nécessaire que la communauté d'experts soit assez
hétérogène pour que des conflits intellectuels puissent
apparaître et nourrir le débat. Cependant, dans ce cas, le nombre
de participants est crucial pour la vie et le dynamisme du débat. En
effet, quand les intervenants sont peu nombreux et les sujets
spécialisés, leur nombre devient rapidement insuffisant pour
qu'il en existe encore ou alors, on assiste à un échange entre un
expert et des non experts.
Qu'un intervenant puisse faire figure d'expert face à des novices et
l'inégalité des rapports inhibe les échanges. Ceux-ci se
muent aussitôt en un dialogue entre chaque partenaire et l'expert : les
interactions deviennent un transfert de connaissances déguisé et
la communication se recompose selon un axe vertical et hiérarchique.
Par
delà l'hypothèse de travail, l'expérience a montré
la difficulté à obtenir des professionnels un discours qui aille
au-delà de la simple évocation des pratiques : les interventions
concernent principalement la description des savoir-faire de chacune des
unités. Quant aux questions, elles consistent principalement en demandes
de clarification ou de précisions. Les actes de langage
proférés appartiennent à l'ordre des actes
" constatifs " (Meunier et Peraya, 1993) : ils portent sur la
réalité référentielle et souvent, les explications
demeurent superficielles.
Aussi les débats se présentent-ils rarement comme de
réelles confrontations argumentatives. De plus, les participants
reconnaissent qu'ils n'accordent pas aux contenus des débats un statut
scientifique et que ceux-ci n'ont jamais induit chez eux un changement de
pratique. Les débats paraissent donc de peu d'utilité pour
résoudre des problèmes rencontrés dans la pratique
quotidienne et ils ne débouchent que rarement sur des propositions de
stratégies communes. Autrement dit, les débats paraissent se
limiter à une seule des fonctions qui leur avaient été
attribuées lors la conception même du projet (Peraya, Gardiol,
1992).
Que le niveau des échanges soit considéré comme
relativement trivial par les intervenants suscite une interrogation : comment
exprimer ce dont il s'agit justement d'assurer l'émergence ?
Comment objectiver des savoir-faire non discursifs, perçus par les
experts comme la façon "naturelle" de se comporter alors que ces
savoir-faire ne sont sans doute même pas identifiés comme tels par
leurs détenteurs ? La réussite d'un tel processus, on le
sait, passe par le travail des modérateurs. Or, celui-ci semble avoir
été sous-estimé malgré l'élaboration
progressive d'une conception claire et la mise en oeuvre de consignes strictes
au cours de l'expérimentation. Le travail de modération demande
en fait un réel apprentissage, d'autant que, dans le cas présent,
modération et réification paraissent deux activités forts
proches, la première préparant en tous cas la seconde.
Nous pensons que cette difficulté est liée à une
ambiguïté constitutive du projet que nous avons déjà
évoquée à propos de la base de ressources connaissances et
du processus de réification.
Pour
conclure, nous aimerions rappeler que JITOL Médic a constitué une
expérimentation et que le projet est demeuré partiellement
inachevée pour les raisons évoquées. On ne peut donc
dresser un bilan définitif. Cependant, ces premiers résultats
rappellent combien sont importantes les conditions extrinsèques, dont
l'insertion institutionnelle, les qualités techniques
(convivialité, transparence, etc.). Ils soulignent la
nécessité d'affiner les outils d'analyse et les modèles
théoriques, notamment en ce qui concerne les analyses des interactions
verbales et les formes de communication médiatisée. Mais surtout,
ils mettent en évidence l'importance d'un projet commun et
fédérateur. Si le contenu des débats a paru trivial, si
les soignants n'ont pas élaboré de stratégies
professionnelles communes, ne serait-ce pas simplement parce qu'ils n'avaient
d'autre tâche commune que l'expérimentation de JITOL ?
Eléments de bibliographie
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based on development of WP4., Namur Meeting. Genève, TECFA
Document 92-3.
Ce texte original été
écrit sur la base de publications et de rapports produits dans le cadre
du projet JITOL Médic. Les plus récents sont cités dans la
bibliographie. Il a fait, en septembre 1994, l'objet d'une présentation
au Congrès de l'AIPTLF à Neuchâtel. Le projet n'a pas eu de
suite mais avec le recul, il apparaît qu'il a apporté, à
l'époque, plus d'un élément novateur en ce qui concerne
l'usage de marqueurs d'intention de communication comme aide à la
gestion des interactions verbales. Ce thème a été
développé notamment par M. Baker.
[2] Cette distinction rappelle celle entre les
savoir scientifique et narratif développée par Lyotard (1979)
(Voir aussi Peraya, 1989 ).
[3] Dans cette optique signalons la pratique
courante du micro-enseignement pour la formation pédagogique des
médecins (cf. Assal J. P. & al.,1994).
[4] On sait que dans tout système de
formation à distance, la durée du temps de réponse est
déterminante : trop longue, elle est un facteur d'abandon important
tandis qu'une réponse rapide est un facteur de fidélisation des
apprenants.